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07 juillet 2010

14



Il avait alors bloqué net la main qui s'était levée pour le frapper. Les yeux de Morgane s'étaient mis à briller et Coriolan avait cru y déceler des larmes. Mais il n'avait pas eu le temps de ressentir des remords car l'arrivée de Daphné avait provoqué une bienheureuse diversion.

Morgane s'était mordu les lèvres, comme sur le point de dire quelque chose mais s'était ravisée et avait laissé le couple en tête-à-tête.

Coriolan avait éprouvé un inexplicable malaise à cette fuite qui ne ressemblait guère aux manières sans détour de la jeune femme. Elle lui avait semblé cacher un secret, trop lourd pour elle, beaucoup trop lourd pour ne s'apparenter qu'à une lassitude de couple. Se pouvait-il qu'il se soit trompé sur ses intentions de rupture ? Sur ses motivations ? Refusant d'y penser davantage, il avait chassé Morgane de son esprit.


Pour l'heure, il n'avait ressenti que l'irrépressible besoin de goûter à la paix retrouvée. Et à un peu de chaleur. Il avait attiré à lui sa maîtresse qui le regardait d'un petit air contrit.

— J'espère que je ne vous ai pas dérangés ?

Coriolan n'avait pas répondu, se contentant de lui sourire, de glisser une mèche folle derrière son oreille, d'emprisonner délicatement son visage entre ses paumes.


— J'ai besoin d'un sourire doux et tendre...

Daphné s'était exécutée en lui offrant son plus ravissant sourire.

Il l'avait serrée dans ses bras et avait niché son visage dans ses cheveux, taraudé par l'envie de chasser ses invités pour se retrouver enfin seule avec elle. Une toute dernière fois.

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13



Coriolan l'avait fixée avec une acuité dénuée de toute aménité.

— Voyons, nous savons tous les deux comment cette histoire va finir... A vrai dire, je me suis toujours méfié de toi car je sais comment certaines filles – dont tu fais partie à n'en pas douter – profitent des garçons trop gentils comme Azra...

— Tu sais, tu sais, tu ne sais rien du tout, Galen... et encore moins de moi, s'était-elle emportée, blessée par sa remarque.

— Tss... ose seulement m'affirmer que tu ne le quitteras pas... que tu n'en as pas l' intention... Je t'ai bien observée ces derniers temps, et je te trouve beaucoup plus distante vis-à-vis d'Azra... et curieusement presque nerveuse... comme quelqu'un qui n'a pas la conscience tranquille... comme quelqu'un qui est déjà ailleurs...


Le regard de Morgane avait brusquement changé, comme effrayé.

— Oh, rassure-toi ! S'était-il empressé d'ajouter, écœuré de découvrir qu'il avait frappé juste. Azra ne s'est rendu compte de rien... Tu parles, amoureux transi comme il est... Rassure-toi, va ! Tu as encore le temps de peaufiner ton petit discours de rupture... Mais je te conseille de faire cela proprement, de la manière la plus indolore qui soit...

— Tais-toi, tu ne sais pas de quoi tu parles ! Avait-elle craché avec hargne. Tu ne sais rien de moi ! Rien ! Tu te permets de me juger mais au final tu ne vaux pas mieux que moi... J'espère qu'un jour... j'espère qu'un jour tu tomberas sur une fille qui... une fille qui te...

— Oh, par pitié ! Épargne-moi ta grande scène du IV... réserve-la pour Azra. Et sache que tes bons vœux à mon endroit ne risquent pas de se réaliser car jusqu'ici j'ai toujours su éviter les filles dans ton genre !! Juste un dernier point : tu ne le trompes pas au moins ?

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12

Il repensa à une scène qui s'était déroulée quatre ans auparavant, lors d'une soirée chez lui pour fêter la sortie d'un de ses romans.


Tandis que la fête battait son plein, il était sorti sur le perron pour fumer une cigarette et profiter de la douceur de la nuit. Mais il n'avait pu savourer bien longtemps sa tranquillité car Morgane s'était imposée peu après. Il avait eu du mal à cacher son déplaisir : ses traits s'étaient crispés mais cela n'avait été qu'un nuage car il avait repris une expression presque indifférente, à peine teintée d'ironie.

— Si je te demande une cigarette, tu ne vas pas me mordre ni m'envoyer au diable Vauvert ? S'était alors enquis Morgane sur un ton volontairement léger.

En silence, Coriolan avait extirpé une cigarette de son étui mais en y mettant si peu de grâce que cela aurait dû décourager la jeune femme dans ses velléités mondaines.

— Puis-je abuser de tes bonnes dispositions à mon égard en te demandant du feu ? Avait-elle continué sans se départir de sa bonne humeur.


En soupirant ostentoirement, Coriolan lui avait tendu son zippo puis s'était désintéressé de l'intruse en lui tournant le dos d'une manière fort cavalière.

— Tu ne m'aimes pas, n'est-ce pas ?

— Plaît-il ? Avait-il grondé en lui faisant brusquement face, un rictus dédaigneux pinçant ses lèvres.

— Je crois... non, je suis intimement convaincue que tu ne m'aimes pas...

— Décidément, on ne peut rien te cacher, avait-il persiflé. Dommage que tu sois plus clairvoyante que sincère...

— Que veux-tu dire par là ?

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20 mai 2009

14 par Lindsay Dole

Finalement, il eut la décence de m'abandonner derrière mon infect tas d'immondices sans attendre que j'en émerge (surement avec des vieux poireaux coincés dans le ruban de mon chapeau de surcroit). Et nous pûmes donc atteindre l'appartement en toute quiétude avec Kaya.
Il nous suivit de près. J'avais tout juste eu le temps de proposer un thé à  ma jeune stagiaire Suédoise, qu'il sonna à la porte. Nigel. Le sublime, l'excitant, le fantasmagorique Nigel. Doux comme une guimauve. Tendre comme un chamallow. Bon, vous avez compris, nul doute qu'à  l'époque, et bien voilà ... J'aurais bien voulu que... Mais n'allons pas trop vite, nous n'y sommes pas encore.
J'ouvre donc la porte à Nigel, des frissons plein la peau et des sourires pleins la bouche. Je le connaissais depuis peu de temps, mais ça avait tout de suite bien accroché entre nous. Et on s'était rapidement liés. Comme il créchait aussi dans le bio, l'écologie et la vie saine, et qu'il était aussi Suédois, j'avais naïvement pensé qu'il pourrait m'assister dans mes éventuelles galères de traduction avec Kaya. Ouais, je suis très con des fois. En même temps, que voulez vous, c'est moi...
Parce qu'n plus d'être un plat de nouille, naïf et crétin, je suis aveugle.
J'ai effectivement remarqué que le courant passait plutôt bien entre Kaya et Nigel. Forcément, ils avaient certaines choses en commun, outre leur amour du bio et de l'écologie... La langue ça aide aussi... La culture, le pays. Bref toutes ces choses que je n'avais pas. Et donc ça plaisantait sec.
Après une bonne heure, passée en observation sur les lieux, je propose à Nigel d'aller déjeuner en tête à tête au troquet de ma jeunesse, à un long quart d'heure de marche. Kaya, quant à elle, nous quitte sur le seuil de l'immeuble pour retourner construire les plans au cabinet.
Le trajet fut parsemé d'embûches. Il fallut contourner plusieurs rues afin d'éviter Coriolan Galen qui décidément s'était mis en tête de rôder dans le coin (sérieux, il me suivait ou quoi ?).
Puis je me fis héler depuis le trottoir voisin par un couple que, sur le coup, je fus totalement incapable d'identifier. Un grand basané, et une jeune brune. De mon âge à peu près. C'est Nigel qui me surprit en les interpelant à son tour :
- Azra ! Morgane ! Mais qu'est-ce que vous faites par ici ?
Foutue mémoire. Je ne devrais jamais perdre les gens de vue pour ne pas les oublier.
Vous savez, cette solitude absolue que l'on ressent face à l'autre qui vous a reconnu et que vous ne remettez pas. J'étais comme ces personnages de manga. Avec des yeux ronds et une grosse goutte qui dégouline le long de la tempe.
Ouais. Ahah. Je devais ressembler... A peu près à ça... Hélas...
Après quelques tournures de politesse, nous échangeons nos adresses et nos numéros de téléphone en nous promettant de ne plus nous lâcher cette fois. Et que c'est juré, ils viendraient tous les deux à ma pendaison de crémaillère quand l'appartement serait terminé.
Et j'arrive enfin à mon tête à tête. Au troquet. Face à mon beau Suédois. Emoustillée comme une adolescente. Préparant déjà à  l'avance dans ma tête des milliers de scénarii tous plus romantiques les uns que les autres.
J'ai peut être une mémoire de merde, en revanche l'imagination, ça y va. Croyez-moi.
Il m'emmènerait là où nous nous sommes rencontrés. La première fois. En sortant du restaurant. Là , il m'avouerait qu'il n'a jamais oublié notre rencontre. Qu'il s'en rappelle les moindres détails (ouais ben quand on n'a pas de mémoire, on compte un peu sur celle des autres, vous moquez pas), ma coiffure, mes vêtements... Il me reprocherait aussi mon apparente légèreté qui donne l'impression souvent que je n'ai d'attache avec personne. Nulle part. Parce que ne dire que les qualités c'est pas romantique, c'est cliché. C'est nunuche. Et moi je ne veux pas de nunuche. Et il m'embrasserait devant un soleil couchant qui surplomberait la mer de son aura dorée... Ouais sauf que là c'est grave cliché... Et qu'en plus, y a même pas la mer dans le coin.
Ainsi donc perdue dans mes douces pensées sucrées, j'eus l'impression de me prendre le chariot de barbapapa en pleine face quand il me demanda, tout rougissant :
- Dis-moi, Cassie... Ca fait longtemps que tu connais Kaya ? Elle a quelqu'un ?
Il n'y eut pas que les mots qui se répétaient. La sensation d'avoir déjà vécu cette scène. Trop de fois. Les gestes aussi furent identiques. Je m'effondrai sur la table. Anéantie.
- Je veux mourir.

04 par Lindsay Dole

Ils nous ont donc rejoints à notre table. Eux, leurs sacs, leurs cafés, leurs clopes et leurs bières. Je ne suis pas et je n'ai jamais été ce qu'on appelle une fille discrète et modérée. J'ai plutôt tendance à être rêveuse, passionnée, expressive voire expansive, je l'avoue. Et alors quand je suis amoureuse, c'est encore pire. Je n'arrive d'ailleurs pas à repenser à mon attitude démesurée sans honte aujourd'hui.
Je crois que si Azra n'a jamais réagi à mes réflexions et gestes insistants c'est qu'il était ou aveugle ou vraiment pas intéressé. Et avec le recul et ce que la suite a démontré, je crains hélas qu'il convient d'appliquer dans mon cas la seconde proposition.
Il sortait une bourde ? Je riais (même si c'était pas drôle). Il lançait un geste ? J'essayais de m'y accrocher pour pouvoir le toucher. Tout était prétexte pour me faire remarquer de lui. Et si je ne le disais pas par les mots, tout mon corps hurlait : Regarde-moi, regarde-moi, je suis là bon sang, je t'aime !
Azra se comportait obstinément en bon copain. Chaleureux, amical, mais avec la distance adéquate que l'on s'mpose quand on ne veut pas faire croire à l'autre que l'on veut aller plus loin. Et je ne le comprends que trop bien aujourd'hui. Morgane était morte de rire, naturellement, devant mes tentatives ridicules qui tombaient systématiquement à l'eau. Et son copain, mon dieu, son copain... Il semblait me déshabiller du regard avec ce petit air cynique qui me donnait l'impression d'être toute nue devant lui. Donc j'évitais tant que faire se peut de le regarder moi aussi...
D'ailleurs il finit par se lever. Je crois qu'il ne m'a pas quittée des yeux tout le temps que dura sa phrase :
- Excuse-moi Azra, mais j'ai encore des révisions pour demain, je vais vous laisser. Bonne après midi.
Il n'avait pas fait vingt pas que Morgane 'était levée à son tour.
- Moi aussi je dois remettre le nez dans mes bouquins. Cici ? Est-ce qu'en rentrant, tu pourrais passer au centre commercial racheter de la lessive et un peu de beurre, on n'en a plus... Oh mais attends, je vais te faire une petite liste de courses, ça sera plus simple...
Et elle griffonna sous la table sur un morceau de nappe qu'elle avait arraché, pendant que je cherchais un stratagème pas trop débile pour pouvoir me suspendre au cou de mon voisin.
Elle me le posa proprement plié dans la main au moment où elle quittait le café à son tour. Je me rappelle m'être levée, moi aussi.
- Morgane attends, je ne vais pas m'éterniser non plus, on peut y aller ensemble si tu veux !
Mais c'est là que j'ai senti la pression de sa main sur mon bras. Cette pression qui m'avait parcouru comme une décharge électrique et qui m'avait soudain bercée d'un torrent d'espoir.
- Tu as une minute, Cici ? m'interrompit, Azra, je voudrais te parler de quelque chose...
On y était ! On y était enfin ! J'allais avoir une discussion avec Azra... Vous vous imaginez bien ce dont il allait vouloir me « parler » bien sûr ! Forcément, puisque je m'imaginais exactement la même chose ! Je me suis sentie brusquement nerveuse, idiote et maladroite alors que j'attendais ce moment depuis des semaines.... Et pour me donner une contenance j'ai commencé à  lui parler de son copain cynique qui me transperçait de son regard...
- Ahah ! Me parler, oui, bien sûr... Dis donc, au fait ton pote, il me fait penser à un cactus.... Sérieux ! Tu sais comme la chanson de Dutronc...
Et là , misère de moi, je me suis mise à chanter devant tout le monde. Ouais, l'amour ça rend vraiment très bête parfois.
J'approche de la grille du cimetière et je sens que je rougis. C'est idiot, douze ans après, ça me fait encore rougir...
- Le monde entier est un cactus ! Dans mon lit, j'ai mis des cactus, dans mon slip, j'ai mis des cactus, aïe, aïe aïe ! Ouille ! Aïe !
Heureusement, Azra, lui, n'était pas amoureux. Il m'a empoignée par le bras, rassise sur ma chaise et commandé rapidement un thé à  une serveuse très jeune et très maladroite pour me faire taire. Alléluia ! Je me rappelle de cette interruption brutale de ma vocation de chanteuse au moment où je me rends compte que je fredonne encore ces cactus au fil de mes souvenirs, en traversant l'allée qui me sépare du crématorium.
Azra m'a regardée longuement en rougissant. J'avais le coeur au bord de l'explosion. Dis-le, sérieux dis-le ! C'est oui, oui tout de suite ! Oui quand tu veux ! Dis-le !
Et pendant qu'il cherchait visiblement ses mots d'un air gêné, j'ai trituré la liste que Morgane m'avait donnée, et que j'avais toujours en main. Je l'ai dépliée et lue au moment même où Azra avait fini par trouver la meilleure formulation possible à sa question.
- Dis, ta copine Morgane... Elle a quelqu'un ?
« Alerte, Cici, me prévenait la petite écriture hachée et régulière de Morgane sur le papier, c'était pas Azra qui te regardait ! C'était son pote ! »
C'est là je crois que je me suis effondrée sur la table, en renversant à moitié mon thé sur le pauvre garçon. J'ai eu le sentiment de me prendre un retour de cactus dans la figure. Et je le confirme, les cactus, ça pique. Le regard pénétrant de l'ami d'Azra me défigurait dans ma mémoire comme s'il me transperçait de ses aiguilles. C'est là , je crois aussi que je l'ai dit pour la première fois. Avec le visage insolent de ce gars collé à  mes rétines comme une sentence irrévocable.
« - Je veux mourir... »
Â

03 par Lindsay Dole

En marchant jusqu'au cimetière je me rappelle de Morgane. Je me rappelle d'elle pas entièrement. Juste des images en pointillés, par à-coups, comme rythmés par le battement de mon coeur qui s'ssourdit dans ma poitrine, avec mes pas... Mon stress. L'angoisse de ne pas arriver à masquer ma gêne, là bas, devant ces gens. Me rappeler de ces scènes m'occupe. Ca m'aide à ne pas penser à tous ces regards qui vont se braquer sur moi, quand je vais faire ma satanée entrée...
J'étais à la fac à l'époque. Morgane était ma colocataire. Et il y avait ce garçon. Je l'avais rencontré dans les couloirs. Il m'avait tapé dans l'oeil. On avait sympathisé. Bien sympathisé même. Non, non, pas comme vous le croyez ! Je vous vois venir... Enfin, à l'époque, j'aurais bien voulu, moi, que ça soit comme vous le croyez... Bref...
Il y a eu un moment où, comme tout le monde, après les études, j'ai fini par les oublier, mais la vie a fait que nous avons pu nous retrouver... Enfin, surtout eux en fait... Mais ça ce sera pour un peu plus tard, si vous le voulez bien.
Pour l'instant j'ai dix-huit ans. Je suis étudiante en Histoire de l'Art avec ma colocataire Morgane qui suit un cursus en théâtre. Et j'ai cet incroyable béguin pour ce gars qui crèche en licence d'Histoire.
Il y a un lieu privilégié, un passage obligé et quotidien pour tout bon étudiant de fac de Lettres qui se respecte : le café. Tous les étudiants ont un café de prédilection dans lequel ils s'assoient, réinventent le monde entre deux partiels et s'épanchent sur leur difficulté de vivre actuelle et celle à venir. Et c'était précisément ce que nous faisions, Morgane et moi cette après-midi là .
Elle me faisait part de ses angoisses concernant ses prochains examens, je me lamentais sur mes dossiers entiers de dessins qui me revenaient avec des lettres types, tout juste polies, des maisons d'édition où je les adressais.
Et puis elle s'est penchée, assez près, et m'a murmuré sur le ton de la confidence :
- Cici (c'était mon surnom à la fac, je détestais mon prénom à l'époque et je ne supportais pas de l'entendre), ne te retourne pas, mais il y a un gars derrière toi, qui te regarde avec... Hmmmm... Insistance on va dire... D'ailleurs il est avec un mec hyper charmant, soi-dit en passant...
Ne te retourne pas. Mais bien sûr ! Il suffit qu'on vous le demande pour que précisément, vous retourner, ce soit la première chose que vous fassiez. Ce que, inévitablement, j'ai fait.
Et là , des étoiles ont commencé à illuminer mes yeux ! C'était lui ! Quand je me suis retournée, malgré l'nterdiction formelle de mon amie, c'était lui qui me regardait. Il était avec un type, mais qu'importe. Je ne savais plus où j'habitais, ce que je faisais et avant de me rendre compte que je m'étais levée, j'étais devant lui, en train de lui parler.
- Azra, viens donc t'asseoir avec nous, il y a une table de libre à côté... Et ton pote peut venir aussi bien sûr...
J'avais jeté à l'intéressé un bref regard de biais. Un grand garçon, beau gosse, avec de magnifiques cheveux noirs mi longs qui retombaient sur ses épaules, qui avait l'air assez mature pour un âge que je supposais proche du mien.

02 par Lindsay Dole

Je sais très bien comment va se dérouler cette journée. Une torture. Il n'y aura là bas que des gens que je connais. Enfin que je suis censée connaitre... Ou plus exactement reconnaitre...
Tiens ce serait pas mon bus? Attendez, je l'attrape vite et je vous raconte... Merde, mais il me voit pas là ? La grande tarée en noir qui court en hurlant et en gesticulant ? J'ai pourtant un chapeau de la taille d'un couscoussier sur la tête ! Non mais vous allez voir que...
Bon, je vais m'avancer jusqu'à l'arrêt suivant.
Bien sûr, je n'en reconnaitrai aucun. A part Azra BenKalish, le compagnon de ma défunte amie Morgane. Mais, et ce sera bien normal, il aura d'autres chats à fouetter que de me tenir compagnie durant la cérémonie...


Sauvée, un taxi libre ! Le temps de monter dedans et... Hey ! Non mais c'est qui cette blonde! Elle me dit quelque chose en plus... Vaguement... Dites, miss, je l'ai vu avant vous... Rah ! Elle est plus près que moi... Sérieux, je ne vais pas arriver à courir avec ces satanés talons... Nom de... C'est ce qu'on appelle se faire voler son taxi sous son nez.
Dernier espoir, le métro...
Alors je vais me ridiculiser. Encore et encore. A faire semblant d'avoir des milliers de souvenirs communs avec tous ces gens qui seront comme des inconnus pour moi... A faire semblant de sourire à des détails qui seront censés me rappeler quelque chose de drôle... Et quand je les quitterai, je les entendrai parler à voix basse. Murmurer dans mon dos... Que je suis bizarre... Que je suis légère... Juste assez mondaine pour être polie...
Grève des métros. J'ai toujours eu beaucoup de chance... Il me reste mes pieds. Ca me fera faire du sport. Si je survis aux échasses que j'i choisi bêtement d'enfiler avant de partir. Bon, du coup je vais être en retard. En même temps, je suis toujours en retard. J'étais déjà en retard en me levant ce matin, en retard en me couchant hier soir, en retard pour lui dire adieu... En retard pour comprendre son départ... En retard en naissant...
Donc voilà , s'il y avait un visage, un seul, parmi tous ceux qu'il me sera donné de voir aujourd'hui, que j'avais la chance de reconnaitre, je resterai avec lui. Toute la journée. Pour enfin ne plus avoir à faire semblant. Pour enfin partager vraiment quelque chose de commun... Et n'être plus celle seulement condamnée à  avancer dans cette absence... Condamnée à ne pouvoir jamais se retourner. Le passé avalé par le néant. Le vide qu'il a laissé en me quittant. Cette nuit là . Alors que je n'avais que treize ans.
 

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