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07 juillet 2010

26



— Elle m'a comparé à un cactus, grogna Coriolan, de mauvaise humeur.

— Mais enfin, c'était il y a douze ans ! Il y a prescription, non ? Et puis, c'est Cassie quoi !

Coriolan ne répondit pas.

L'épithète dont Cassandre l'avait affublé naguère l'avait blessé bien au-delà des mots. Seule l'amertume avait subsisté. Il s'était évertué à l'oublier, à la chasser de sa mémoire comme on enfouit un livre honteux au fond d'un tiroir. Car il avait eu honte. Honte d'être tombé amoureux d'une femme qui finalement n' était pas différente de ceux qui l'entouraient et qui n'allaient jamais au-delà des apparences.

Azra, qui l'observait en silence, suivait le cours de ses pensées au fur et à mesure que celles-ci se formulaient dans son esprit.

— Coriolan, ne laisse pas ton orgueil tout gâcher...

— Gâcher quoi ? Il n'y a rien à gâcher !

Azra soupira profondément devant l'entêtement de son ami.

— Ta fierté t'empêche de te l'avouer mais tu l'aimes... Et pire que tout, tu as honte de cet amour, honte de reconnaître ce qui n'est à tes yeux qu'une intolérable faiblesse... Tu es trop fier, Coriolan... à moins que tu ne sois trop lâche...

Coriolan se retourna vivement :

— Quoi ?

— Exactement. Tu te sers de la trahison de ta mère pour ne pas t'attacher mais la vérité c'est que le beau, l'irrésistible Coriolan, pour lequel la plupart des femmes se pâment, meurt de peur à l'idée que ses sentiments ne soient pas partagés par la seule femme trouvant grâce à ses yeux !

— Et bien sûr, cette femme serait Cassandre ?

— C'est ce que je me tue à faire entrer dans le tréfonds de ta caboche entêtée depuis au moins dix bonnes minutes... J'ai raison, n'est-ce pas ?

Coriolan garda le silence.

Il repensait à la scène de la cave, au moment où Cassie s'était confiée à lui.

Il fit un effort surhumain pour chasser les émotions qui menaçaient de le submerger. Surtout, rester maître de soi.

Malgré tout, il avait été profondément touché par les confidences de la jeune femme, par le courage dont elle avait fait preuve en se dévoilant à lui. De ses paroles, il n'avait ressenti qu'une chose : sa souffrance, comme un écho à la sienne. Il n'avait été alors qu'une envie : la prendre dans ses bras, la bercer contre lui pour la protéger d'elle-même et de ses démons, mais, fidèle à ses principes, il s'était contenté de poser une main sur son épaule dans une compréhension de tout son être.

Ne l'avait-il pas perdue en faisant semblant de ne pas comprendre ses aveux ?

Quelle ironie ! Il avait eu deux fois le coup de foudre dans sa vie sans savoir que c'était pour la même femme. Cici et Cassie. Cassie et Cici.

Mais son esprit luttait encore malignement contre cette évidence. Malgré la confession pudique de Cassie dans la cave. Malgré les paroles clairvoyantes d'Azra. Tiraillé par ses sursauts de révolte d'homme qui voit sa liberté menacée par une femme, il tenta une dernière fois de se défiler.


— C'est impensable, Azra ! Pour ne pas dire impossible... Je me suis montré absolument odieux avec elle chez mon éditrice. Ensuite, j'ai pris plaisir à la mettre mal à l'aise les rares fois où nos chemins se sont à nouveau croisés ! J'ai tout fait pour qu'elle garde de moi un souvenir détestable ! Alors pourquoi m'aimerait-elle ? Franchement, Azra, toi qui me connais, que peut-elle bien aimer chez moi ?

— Euh... je sais pas... tes cheveux ? Rétorqua Azra, mi-figue mi-raisin.

Coriolan fixa sur Azra un regard interloqué. Les yeux de celui-ci pétillaient de malice.

— Pardon. Je n'ai pas pu m'empêcher : tu aurais vu ta tête... Crois-moi, Corio, tu vaux mille fois mieux que l'image de séducteur cynique que tu t'es entêté à donner de toi, continua-t-il sur un ton plus sérieux. Seulement, tu ne le sais pas encore. Laisse juste une chance à Cassie de te faire découvrir l'homme que tu es vraiment.

— Abomination de la désolation ! Tu parles comme les héros de mes romans ! Et crois-moi, ce n'est pas un compliment...

— Ca veut dire que tu vas aller la rejoindre ? Au cas où, elle habite 7 rue du Tambour !


Coriolan écrasa sa cigarette dans le cendrier.

Il se dirigea d'un pas déterminé vers la sortie, puis, arrivé à la porte, il eut comme une dernière hésitation et s'arrêta. Il tourna la tête vers Azra, son éternel sourire sardonique aux lèvres.

Azra, résigné, attendit la moquerie, qui vint :

— Alors comme ça, c'est vrai ? T'aimes mes cheveux ?

— Rhaaaaaaaaaaa... qu'il est con, mon dieu, qu'il est con ! Râla-t-il en levant vers le plafond un regard consterné. Au lieu de me débiter tes âneries, tu ferais mieux d'essayer de la rattraper, va !

Il entendit ses pas décroître dans le couloir.

« Pourvu qu'il n'aille pas faire tout capoter avec son fichu caractère »


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25



C'était Azra qui, sans tenir compte de ses protestations, l'entraînait à l'écart dans un bureau annexe et refermait soigneusement la porte derrière eux.

— Quelle mouche t'a piqué ? J'étais en train de...

— Il faut qu'on parle !

— Et ça ne pouvait pas attendre deux minutes ? La rouquine-là – mince, comment s'appelle-t-elle déjà ? Vicky ? Oui, c'est ça, Vicky - était sur le point de me donner son numéro de téléphone...mentit effrontément Coriolan qui tentait vaille que vaille de rassembler les lambeaux de son ego en déroute.

Azra croisa les bras de mécontentement et poursuivit assez sèchement :

— Cassandre vient de partir...


A ces paroles, le visage de Coriolan se crispa légèrement. Il n'en demanda pas moins sur le ton de l'indifférence feinte :

— Et alors ?

— Et alors... Vous allez encore jouer longtemps au jeu du chat et de la souris ?

— Plaît-il ? Grinça l' écrivain avec ce mélange de hauteur et de suffisance que les autres jugeaient si exaspérant mais qui était sa manière, polie, de remettre à leur place ses interlocuteurs estimés trop curieux.

— Tu as parfaitement entendu... Tu crois que je ne vous ai pas vus pendant la réception ? A vous éviter avec un soin tellement constant que la vérité s'est imposée d'elle-même à mon esprit ! Cassandre t'aime et tu aimes Cassandre.

— Ridicule...

— Ridicule ? Pas tant que cela... Je vous ai assez épiés dans la salle de réception : tu l'observais avec acuité quand tu la croyais distraite et Cassandre de son côté rivait sur toi des yeux adorateurs quand ton regard était occupé ailleurs... Quoique tu en dises, vos regards vous ont trahis !


A cette tirade, les yeux de Coriolan s' étrécirent en deux fentes étroites qui ne laissèrent rien filtrer de ses pensées. D'un geste machinal, il sortit une cigarette de son paquet, la porta à ses lèvres. Il dut s'y prendre à plusieurs fois avant de réussir à allumer le briquet, tant et si bien qu'il tourna le dos à son ami pour lui cacher le léger tremblement de ses mains.

Il ne voulait pas qu' Azra remarque son trouble.

Il aspira une grande bouffée de nicotine, profondément, comme si sa vie en dépendait, puis recracha lentement la fumée.

Le calme revint en lui.

Il maîtrisait à nouveau ses gestes. Il maîtrisait à nouveau ses pensées. Tout ceci n'était que fumeuses allégations sorties tout droit de l'imagination trop romanesque de son meilleur ami. Oui, Azra se trompait. Il ne pouvait en être autrement.

Il s'approcha de la fenêtre, posa son front brûlant contre la vitre.

La pénombre avait envahi le jardin. Quelques lampadaires éclaboussaient de taches de lumière les trottoirs déserts. Au loin, un chien aboya. Il entendit distinctement le claquement de hauts talons s'éloigner dans la nuit puis entre-aperçut un large chapeau disparaître au coin de la rue. Cassandre...Pourquoi éprouvait-il cette douceur mêlée de douleur en évoquant son nom ?

Azra, que le silence buté de son ami ne décourageait pas, décida de jouer son va-tout :

— Coriolan, il faut que tu saches. Cici, c'était Cassandre en fait...

Coriolan sursauta, comme piqué au vif. Un flot de sentiments contradictoires l'assaillit, mélange de colère et de trouble. Il se souvenait. Enfin, il se souvenait.

Il n'avait rien oublié de leur première vraie rencontre, dans ce café fréquenté par les étudiants. Non, il n'avait rien oublié. Ni la curiosité teintée d'amusement face à son exubérance mutine. Ni la sensation d'être foudroyé sur place quand elle s'était approchée d'eux pour les inviter à sa table. Ni surtout le dépit qui avait suivi quand il s'était rendu compte qu'elle ne l'avait pas remarqué, dédaignant ses regards appuyés, trop occupée qu'elle était à attirer l'attention d'Azra. Il s'était alors effacé. Mais il n'avait pu l'oublier. Toujours, dans les premiers temps, ses conversations avec Azra revenaient sur elle : il ne pouvait s'empêcher de le taquiner sur son amoureuse transie jusqu'au jour où Azra avait maladroitement répété les paroles de la jeune fille.


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24



L'importun n'était autre que Calvin qu'il n'eut pas le cœur de rabrouer.

— Je reviens tout de suite, promit-il à la jeune femme blonde.

Et il s'éloigna avec Calvin de quelques pas.

Le jeune homme fourrageait sa toison, une expression embarrassée peinte sur tout le visage.

— Oh toi, tu as un service à me demander... J'espère que ce n'est pas ma voiture que tu convoites car je ne la prête à personne... Le tour de tout à l'heure ne t'a donc pas suffi ?

Calvin lui adressa un sourire crispé.

— Euh non...si... tu n'y es pas du tout... je... euh... j'aurais juste besoin que tu ailles chercher des chaises à la cave... et... euh...

— Des chaises ? A la cave ? Moi ? Ne me dis pas qu'à ton âge, tu as encore peur du noir ! Tu sais, il y a fort peu de risques pour que tu y croises Diablo, tapi dans un recoin sombre, ne put-il s'empêcher de le taquiner.

Calvin émit un rire forcé :

— Non, bien sûr que non... Azra m'a chargé d'y aller mais j'ai un truc extrêmement important à lui dire... s'il te plaît... c'est vraiment très important... et personnel... s'il te plaît... Je dois lui parler absolument !

Coriolan hésita un instant, mais l'air suppliant de Calvin le convainquit d'accepter.

— Tu as gagné... Mais gare à toi si tu t'es moqué de moi...




En remontant de la cave un long moment plus tard, Coriolan dut s'appuyer un moment contre le chambranle de la porte. La scène qui venait de se dérouler avec Cassandre l'avait ébranlé bien plus qu'il ne l'aurait voulu. Il laissa la jeune femme s'éloigner le temps de reprendre ses esprits. Comment pourrait-il désormais se comporter en sa présence d'une manière naturelle ? Et surtout qu'attendait-elle de lui ? En tout cas, rien de ce qu'il ne pourrait – ne voudrait – lui donner. Il décida qu'une explication s'imposait avec Azra mais avant toute chose, il avait besoin d'une cigarette pour apaiser le tourment de son esprit. Perdu dans ses pensées tumultueuses, il buta contre la petite Vicky qu'il eut juste le temps de rattraper par le haut du bras.

— Non, mais c'est dingue ça, vociféra la demoiselle avant même qu'il ait le temps de s'excuser, vous vous êtes tous donnés le mot ou quoi ?


Interloqué devant tant d'agressivité, Coriolan en oublia de répliquer. Puis, il remarqua les longues traînées de mascara qui maculaient ses joues, mais la jeune fille le coupa dans son élan de sympathie en le rabrouant sur un ton à peine moins rogue :

— Rien rien, laissez tomber...

Et elle s'adossa contre le mur. Un peu déstabilisé par ces manières , Coriolan choisit finalement de lui tendre son mouchoir tout en mimant le geste de s'essuyer la figure. Après un moment d'hésitation, Vicky le prit.

— Merci... fit-elle, assez séchement. C'est parce que je suis laide ou que je vous fais pitié?

— Détrompez-vous : je n'agis que par pur égoïsme...

Et comme elle haussait les sourcils de surprise, il continua presque malgré lui:

— Je déteste voir pleurer les jolies filles...

Aussitôt prononcées, il regretta ces paroles dignes d'un dragueur de bas étage et qui n'obtinrent de Vicky qu'un pouffement de rire ironique. Il reconnut en son for intérieur qu'il avait bien mérité cette réaction. Il tenta alors d'effacer l'impression désastreuse de sa dernière phrase :

— Et si vous me confiez ce qui vous chagrine ? Parfois, il est plus facile de parler à un parfait inconnu...

— Et je suis certaine que cette proposition est purement innocente... Vous perdez votre temps : je ne suis pas d'humeur à jouer les ingénues.

Sur ces paroles définitives, Vicky lui rendit son mouchoir, accroissant le désarroi du jeune écrivain. Que lui arrivait-il ? C'était la première fois qu'il enchaînait déboire sur déboire en une seule journée. Il ne pouvait pas quitter les lieux sur cette note lamentable : repartir seul et donner ainsi raison au Suédois. Il s'apprêtait à la retenir quand il se sentit vivement tirer en arrière.


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23

Un coup d'œil vers la belle eurasienne lui apprit que c'était le moment ou jamais de l'aborder. Il happa deux coupes de champagne au passage et se dirigea vers la mystérieuse inconnue. Il attendait ce moment depuis la sortie de l'église. Cela faisait longtemps que ses yeux ne s'étaient pas posés sur une femme aussi magnifique : sa fine silhouette racée, son magnifique teint d'ivoire que faisaient ressortir de magnifiques cheveux d'ébène et de magnifiques yeux sombres, sa grâce altière, tout chez elle personnifiait l'essence même de la féminité.


Arrivé à sa hauteur, il lui tendit une de ses coupes en accompagnant son geste de son sourire le plus charmeur :

— Par quelle étrange circonstance la plus belle femme de l'assemblée se retrouve-t-elle seule ?

— Seule ? Sourit l'inconnue en le dévisageant avec curiosité. Quelle drôle d'assertion... Je ne me sens pas seule... Par contre, je ressens beaucoup de solitude parmi cette poignée de gens rassemblée ici. C'est triste, mais quand je jette un œil autour de moi, je me dis que Morgane n'avait pas tant de proches que ça... Je pensais qu'elle avait beaucoup plus de connaissances... Vous étiez un ami ?

— Un ami ? On ne peut pas vraiment dire ça comme ça... Morgane était l'ex-compagne de mon meilleur ami, mais nous ne nous entendions guère...

— Ah ? Fit-elle avec une pointe de déception dans la voix. Morgane était pourtant une jeune femme affable et enjouée, et qui avait le don d'attirer la sympathie.

— Eh bien, ce n'est pas du tout l'image que je garderai d'elle, désolé ! De toute façon, on ne connaît jamais vraiment l'autre, n'est-ce pas ? Vous, par exemple, êtes-vous aussi mystérieuse et captivante que ce que vous semblez dégager ?

— A chacun ses mystères, cher monsieur, et j'ai bien peur que le mien ne reste entier... pour l'instant tout du moins ! Ajouta-t-elle dans un sourire énigmatique, presque séducteur.

Ce sourire eut pour conséquence de raviver les espérances du jeune écrivain, qui déchanta pourtant dès la phrase suivante :

— Pour l'heure, j'ai du mal à croire que vous ne puissiez trouver une seule qualité à cette pauvre Morgane. Après tout, vous l'avez suggéré vous-même, que saviez-vous vraiment d'elle ?

— Abomination de la désolation ! Se désespéra presque Coriolan sur un ton de doux reproche. Pourquoi tout cet intérêt pour Morgane ? Elle est morte mais je suis vivant moi !

L'inconnue posa un regard rêveur sur son interlocuteur tout en trempant ses lèvres dans le champagne frais.

— Certes, certes... Vivant, dieu merci, tout comme ce jeune homme, là, au fond... Je viens d'apprendre que c'était son cousin Calvin. Vous vous rendez compte ? Jamais Morgane ne m'en avait parlé !

— Vous étiez donc si proche d'elle ? Depuis quand la connaissiez-vous ? C'est étrange mais je ne vous ai jamais aperçue en sa compagnie. Et pourtant, un visage aussi enchanteur que le vôtre serait resté gravé dans ma mémoire...

— Tout comme le vôtre, tout comme le vôtre... Puis-je vous confier mon sentiment ? J'ai de la peine pour ce gamin. Vous imaginez le déchirement qu'il peut ressentir ? Il aura sûrement besoin de soutien et de compagnie. Si seulement je savais où il vivait, je lui aurais volontiers rendu visite. Peut-être avez-vous une adresse à me communiquer...?

— Malheureusement, je ne l'ai pas en tête mais... si l'idée de me laisser votre numéro ne vous dérange pas, je vous promets de vous rappeler. Au fait, comment vous appelez-vous ?

— Appelez-moi Diamond... juste Diamond.

Il était sur le point de se présenter à son tour quand une phrase lancée d'une voix clairement distincte par la jolie blonde le fit se retourner illico :

— Tu ne m’avais pas dit un jour que le seul homme que tu reconnaîtrais n’importe où et n’importe quand serait l’homme de ta vie ?


Le doute n'était plus permis : en voyant l'air affreusement gêné de Cassandre posé sur lui, il comprit que les deux jeunes femmes étaient en train de parler de lui ! Qu'est-ce que cette écervelée était donc allée inventer ? Il avait toujours eu horreur de ce genre de commérages, et davantage encore de celles qui le colportaient.

Oubliant Diamond et ses projets galants, il profita de la fuite de Cassie – décidément, cette dernière maîtrisait ce genre de lâcheté avec un art consommé – pour s'adresser à la jeune femme blonde.

— J'ai cru comprendre que vous parliez de moi...

Puis il continua sans tenir compte de la gêne que son interlocutrice semblait éprouver à cette entrée en matière un brin cavalière :

— A l'avenir, si vous avez besoin de savoir quoique ce soit à mon endroit, adressez-vous directement à moi, je me ferai un plaisir de satisfaire votre curiosité !

— Mais... je... protesta-t-elle en piquant un fard. C'est ma cousine qui s'intéresse à vous, pas moi...

L'air faussement sévère, il prit tout son temps pour la détailler avant de reprendre la parole sur un ton plus doux :

— Ah ? Cassandre Parlanti est votre cousine ? Vous ne vous ressemblez pas du tout... et croyez-moi, c'est tout à votre avantage ! D'ailleurs, je me demandais... votre cousine aurait-elle des problèmes d'argent ?

— Des problèmes d'argent ? Non, pas que je sache... Pourquoi cette question ?

— Une idée comme ça... Enfin, à la voir ainsi vêtue, on a l'impression qu'elle est allée faire son shopping chez Emmaüs, vous ne trouvez pas ?

Il eut le plaisir de la voir étouffer un éclat de rire entre ses doigts effilés.

— Vous devriez avoir honte, lui reprocha-elle – mais ses yeux pétillants démentaient ses propos. Ma pauvre cousine est certes un peu excentrique... mais ce n'est pas un crime !

— Non, effectivement... le seul crime que l'on pourrait lui reprocher, c'est de m'avoir caché l'existence de sa belle et jeune cousine... sans oublier son absolu mauvais goût en matière vestimentaire, je suis définitivement intraitable sur ce dernier point.

Ce disant, sans même qu'il l'ait décidé, son regard chercha celle qu'il était en train de dénigrer. Elle aussi le regardait et il en fut agacé au plus haut point. Il éprouva soudain l'envie puérile de la faire enrager, et comment mieux faire enrager une femme qu'en accordant tout son intérêt à une autre ? Il eut honte de vouloir rendre jalouse Cassandre en se servant de cette jeune cousine providentielle mais c'était plus fort que lui : dès que la brunette se trouvait dans les parages, un mélange de rage et de colère l'envahissait, qu'il camouflait sous un flegme apparent nuancé d'un soupçon d'ironie.

Mais il n'eut pas le temps de pousser son projet très avant car peu après il sentit quelqu'un le tirer par la manche.


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22




A part Cassie et Azra, Nigel était le seul dans sa tranche d'âge qu'il connaissait déjà. Il ne pouvait décemment pas monopoliser son ami, qui se devait à ses invités en ce jour si particulier. Quant à Cassandre, sans qu'il sache pourquoi, sa fierté le retenait de faire le premier pas bien qu'il se sentît des torts envers elle. Il faillit pourtant se raviser quand il l'aperçut, seule en plein milieu de la salle, avec un air perdu et désemparé à vous fendre le cœur. Leurs regards se croisèrent. Il esquissa à son attention un sourire d'encouragement... qui se figea en un rictus de déconvenue quand la jeune femme déclina son offre de paix en détournant brusquement la tête.

C'est donc d'un pas soulagé qu'il se dirigea vers le Suédois à qui il sourit amicalement :

— Bonjour... Nigel, c'est ça ? Je suis ravi de te revoir, même si j'aurais préféré que ce soit dans d'autres circonstances...


Nigel prit tout son temps pour lui serrer la main tout en scrutant les alentours d'un air faussement étonné.

— Pas possible, Galen ! Tu as cassé ton joujou extra que tu arrives seul à la réception ? Ça craint...

A ces mots, Coriolan haussa un sourcil d'incompréhension, surpris de déceler dans le ton du jeune homme un soupçon d'agressivité. Puis son regard se porta sur sa compagne, dont la grossesse semblait déjà bien avancée.

— Mazette, tu es à cran, se moqua-t-il en songeant qu'allongée sur un lit Kaya devait ressembler à une baleine échouée sur une plage – un véritable tue-désir ! Si je puis me délester d'un conseil, tu devrais canaliser ton surplus d'énergie en multipliant les séances de sport ! Je vais d'ailleurs en toucher deux mots à Azra... Pour le reste, continua-t-il en lui tapotant paternellement l'épaule, ne te fais donc pas de souci pour moi : l'important n'est pas d'arriver seul mais de repartir accompagné...

Il souligna ces paroles d'un clin d'œil suprêmement narquois.

Avant de prendre congé, il ne résista pas à l'envie de titiller encore un peu le Suédois.

— Au fait, toutes mes félicitations, Kaya. Je ne sais pas si vous connaissez le sexe de votre bébé, mais si vous accouchez d'un petit gars, que diriez-vous de l'appeler Coriolan ?

Puis il s'éclipsa avant que Nigel ait repris ses esprits. En contournant l'une des tables, son regard croisa à nouveau celui de Cassandre, intensément posé sur lui. Elle semblait en plein conciliabule avec une jeune femme blonde qui le détaillait avec intérêt.

«Tiens... On parle de moi à ses amies ! En se plaignant de mes mauvaises manières, j'imagine...»

Et ce fut à son tour de détourner la tête sans vergogne.


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16


La cérémonie se terminait enfin.


Au sortir de l'église, Coriolan fut le premier à adresser ses condoléances aux deux hommes endeuillés. Après une poignée de main à Calvin, il serra Azra dans ses bras en lui murmurant à l'oreille : «Je suis avec toi, vieux frère.». Puis, il se dégagea pour aller fumer un clope.

Le cortège s'ébranla.

Une phrase tirée d'un film de Truffaut lui revint alors incongrûment à l'esprit quand il avisa une magnifique inconnue, à la fois racée et sophistiquée, qui marchait juste devant lui :


«Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le globe terrestre en tous sens, lui donnant son équilibre et son harmonie». * 
Cette journée prenait enfin une tournure intéressante... Il se sentit presque frustré en arrivant si vite au cimetière, et davantage encore en voyant la belle eurasienne s'adresser au cousin de Morgane.


«Tiens, le jeune Calvin se serait-il finalement décidé à quitter le monde du virtuel ? Et en plus, il a bon goût le bougre...»

Mais il fut tiré de sa pensée par l'éclat d'une phrase plus ahurissante encore que la découverte du nouveau centre d'intérêt de Calvin.

— C'est la dernière fois que je mets ce chapeau !

«Abomination de la désolation ! Cette retardataire à l'allure de clocharde endimanchée, c'est... c'est CASSANDRE PARLANTI !!!»


Et bien sûr, comme un malheur n'arrivait jamais seul, Azra ne trouva pas mieux que de la lui fourrer entre les pattes. Avec un peu de chance, elle ne se souviendrait pas de lui... Mais en croisant son regard, il se rendit compte qu'elle éprouvait autant de déplaisir que lui à leurs retrouvailles forcées.

— On se connaît, fit Coriolan en réponse aux présentations inutiles d'Azra.

Et il serra la main de son ancienne et éphémère associée en cachant son agacement derrière un sourire moqueur.

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* Cette citation est tirée du film L'homme qui aimait les femmes...

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15

Ce furent les notes d'orgue accompagnant la chorale qui le sortirent de ses souvenirs sans, hélas, en effacer le goût étrangement amer. Il se sentait rétrospectivement honteux de son comportement envers Morgane. Il revoyait son regard embué de larmes. Et s'il s'était montré injuste à son égard ? Un peu perdu, il regarda autour de lui pour tenter de se raccrocher à quelque chose de réconfortant. N'était-ce d'ailleurs pas pour cela que les chrétiens venaient dans ce lieu de culte ? Pour trouver des réponses à leurs questions ? Sauf qu'à choisir il préférait "aux fictions apaisantes pour enfants les certitudes cruelles des adultes".*

Son regard tomba sur la statue de la Vierge Marie qui semblait lui sourire de son piédestal. En tant qu'athée doublé de mécréant, il se sentait le droit d'adresser bien des reproches à Dieu mais certainement pas celui d'avoir bon goût en matière de femme !


Le jeune écrivain se prit à penser que s'il n'avait pas été Coriolan, il n'aurait pu être que Dieu ! Quelle volupté de régner à travers les siècles sur tout un peuple de jolies pécheresses ! Gagné par une sorte de béatitude, il s'imaginait être le Dieu vers lequel s'envoleraient toutes leurs prières et leurs suppliques ! Un Dieu qui ne leur imposerait qu'un seul Credo :

« Aimez-moi les unes après les autres, car ceci est mon corps offert pour vous... »

Le bourdonnement insistant de la voix du prêtre à sa gauche le dérangea dans sa rêverie mégalomane.


Furieux, Coriolan se rendit compte que l'homme d'église insistait un peu trop lourdement auprès d'Azra pour qu'il prononce l'homélie. Sa réplique fusa, tranchante :

— Vous voyez bien qu'il n'est pas en état !

Il y eut comme un début de flottement mais le prêtre reprit rapidement sa place derrière l'autel et la cérémonie continua sans autre incident majeur.

Azra était toujours prostré sur son banc, la tête entre les mains. Coriolan se sentait impuissant face à cette douleur qui semblait incurable et qu'il aurait tant voulu pouvoir déloger de son esprit. Exactement comme Azra l'avait fait avec lui l'année où sa mère s'était enfuie avec son amant. Son ami l'avait invité à le suivre en vacances chez sa mère à Casablanca.


Coriolan se souviendrait toujours du premier matin où il s'était réveillé dans le riad encore endormi. Il avait gagné le patio, voûté et fleuri, ouvert sur un coin de ciel bleu d'où une brise légère faisait frissonner les feuilles d'olivier. Là, il avait savouré le délice du silence et le murmure de l'eau. Cette atmosphère sereine l'avait plongé dans un univers de douceur et de méditation qu'il n'avait plus éprouvé depuis longtemps. Il s'était senti presque apaisé. C'était là que lui était venu pour la première fois l'envie d'écrire. Et quelque part, l'écriture l'avait sauvé de la douleur et du désespoir.

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* Coriolan cite en fait M.Onfray dans son Traité d'athéologie

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11

En trois longues enjambées, Coriolan rejoignit le portail de la petite église de campagne. Il n'avait croisé personne jusqu'ici et craignait d'être en retard, mais en poussant le lourd battant, il se rendit compte qu'il était parmi les premiers arrivés.


Il aperçut Azra assis au premier rang de la travée, la tête enfouie dans ses mains, les épaules complètement affaissées sous le poids du chagrin.

Son cœur se serra.

Il détestait voir son ami malheureux, et qui pis est, malheureux à cause d'une femme.

Il s'approcha silencieusement de lui et lui étreignit l'épaule dans un geste de réconfort. Puis il se laissa tomber sur le banc derrière Azra en se lamentant silencieusement de l'ennui qu'il allait devoir endurer tout le temps de la messe de funérailles. Il n'aurait accepté ce sacrifice pour personne d'autre qu'Azra.

Le prêtre et les enfants de chœur s'affairaient autour de l'autel. Il en profita pour regarder discrètement autour de lui; l'église ne s'était que fort peu remplie : un couple d'une quarantaine d'années qu'il reconnut comme étant les patrons du café où, étudiant, il aimait traîner; Calvin, bien entendu, le cousin de Morgane qu'il avait parfois croisé quand cette dernière le prenait en vacances chez elle et dont les yeux brillants trahissaient le manque de sommeil et une certaine nervosité; un autre couple dont la pâlissime blondeur évoquait des origines nordiques et qu'il avait déjà rencontré chez Azra; deux très jolies inconnues bien qu'au style très différent, pour ne pas dire opposé, l'une arborant une mine boudeuse, et l'autre un air timide.


Il était étonné par la pauvreté de l'assemblée présente et s'interrogeait sur les liens qui l'attachaient à Morgane. Les invités gardaient-ils d'elle des souvenirs aussi catastrophiques que les siens ? Ou était-il le seul à l'avoir méprisée ? Il ne savait pas si la sensation qu'il éprouvait était liée à la sacralité du lieu mais il planait comme un parfum de mystère autour de la défunte... Et les circonstances de sa mort n'arrangeaient rien... Tiens, ce serait peut-être un bon début de trame pour son prochain livre, lui qui ne s'était jamais essayé au polar... Aussitôt formulées, il s'en voulut de ces pensées cyniques. Morgane était morte désormais et quelqu'aient été ses torts, elle ne méritait pas de mourir aussi jeune.

Il devait reconnaître que cela n'avait jamais été l'amour fou entre eux : il n'avait supporté sa présence que pour complaire à son meilleur ami. Sans savoir pourquoi, il l'avait prise en grippe dès le début de sa relation avec Azra, comme s'il avait pressenti la manière dont leur histoire d'amour se terminerait.

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10

A ces paroles, Azra regarda tristement son ami dont les traits s'étaient brusquement durcis.

Même après toutes ces années, la cicatrice était toujours à vif.

Les deux hommes s'étaient tus, liés par un souvenir commun : ils revivaient en pensée une scène qui s'était déroulée presque dix-neuf ans auparavant.


Azra faisait ses devoirs à son bureau quand il avait entendu la sonnette de l'entrée retentir, et son père inviter Coriolan à entrer. Il n'oublierait jamais le visage de son ami quand celui-ci avait poussé la porte de sa chambre et qu'il s'était laissé glisser le long du mur, en penchant légèrement la tête de côté pour en cacher l'expression. Un visage figé dans une sévérité de marbre où seuls les yeux trahissaient une détresse immense. Malgré ses tentatives, Azra n'avait pas réussi à lui décrocher une explication. Enfin, les mots avaient franchi la barrière de ses lèvres pincées:

— Dis, Azra, tu seras toujours mon ami, hein ?

— Bien sûr Coriolan, tu es mon meilleur ami...

— Et les amis, c'est pas comme les femmes, ça ne trahit jamais, hein ?

— Coriolan, qu'est-ce que tu as ? Tu m'inquiètes là... C'est à cause de Coralie ?

— J'ai pas envie de rentrer chez moi... Je peux dormir ici ? Juste pour ce soir ?

— Préviens au moins ta mère...

Coriolan lui avait alors lancé un regard meurtri.

— Non pas ma mère... surtout pas ma mère !

Et il n'avait plus prononcé une parole de la soirée.


Azra avait dû attendre le moment où ils s'étaient couchés pour entendre la confession de son ami. La chambre était plongée dans l'obscurité. Peut-être était-ce pour cette raison que Coriolan s'était décidé à parler ? A lui raconter qu'en rentrant plus tôt que prévu du collège il avait surpris sa mère dans les bras de son amant ? Qu'elle lui avait arraché la promesse de ne rien dire à son père ? Qu'elle lui avait juré qu' elle ne recommencerait pas et qu'elle les aimait tous les deux ?

Ce soir-là, Azra avait été impuissant à réconforter son ami. Et plus encore quelques mois plus tard quand sa mère était finalement partie avec cet amant qui ne devait être que de passage. Coriolan s'était senti doublement coupable : d'avoir trahi par son silence son père qu'il n'osait plus regarder dans les yeux, de n'avoir pas su empêcher la séparation de ses parents malgré ce silence qui l'avait miné.

Coriolan et Azra émergèrent de leurs souvenirs en même temps.

— Tu sais, Coriolan, toutes les femmes ne sont pas comme ta mère, murmura Azra qui ne renonçait pas à lui faire changer d'avis sur la question.

— Ni comme Morgane, répliqua Coriolan assez méchamment. Pardon, je ne voulais pas te blesser, enchaîna-t-il rapidement en se rendant compte qu'il était allé trop loin. Je suis vraiment trop con parfois...


Il soupira profondément :

— Je ne suis pas comme toi, Azra. Je n'ai jamais cru en l'amour. Et surtout pas en l'amour éternel ! N'as-tu jamais remarqué qu'au début d'une relation, les femmes nous aiment avec nos défauts et nos qualités, mais qu'ensuite elles nous reprochent ces même défauts qu'elles trouvaient pourtant si craquants ? Pour moi, l'amour n'est qu'un bal des faux-semblants où tout le monde se jure amour et fidélité au pied de l'autel mais où l'on se bat ensuite entre avocats interposés pour récupérer les mioches et le plus de flouze possible, en se rabaissant à mots affreux si nécessaire. Je ne veux pas revivre ce qu'a vécu mon père, je m'en suis fait la promesse... et je tiens toujours les promesses que je me fais à moi-même !

Azra fronça les sourcils, renifla d'un air étrange :

— Dis-moi, j'espère que tu ne t'es pas fait un jour la promesse inconsidérée de ne jamais laisser ta sauce attacher , parce que là, je crois que c'est raté !

— Abomination de la désolation ! Ma super sauce au curry !

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09



Il interrompit subitement sa chanson en bloquant les cordes de sa main :

— Et bien sûr, ta « belette », comme tu dis si bien, était un papillon de nuit ?

— Non, corrigea Coriolan sur un ton presque doctoral en redressant sa cuillère en bois. Pas un papillon de nuit, un papillon d'UNE nuit...

— Ah oui, c'est vrai, j'oubliais ta si précieuse devise : une femme, une nuit... Pauvre petit papillon qui ne voit jamais l'aube, soupira-t-il ensuite sur un ton plein de compassion.

— Pauvre petit papillon, pauvre petit papillon, protesta Coriolan. Tu exagères... Le pauvre petit papillon ne voit peut-être jamais l'aube à mes côtés mais durant quelques heures, je lui donne le meilleur de moi-même, acheva-t-il dans un sourire suffisant. Qu'espérer de mieux ?

— Quel prétentieux ! Non mais quel prétentieux ! Evidemment, à la vitesse dont tu jettes tes conquêtes par-dessus bord, elles n'ont pas le temps de t'adresser des reproches ! Ni sur tes performances sexuelles, ni sur tes talents d'arnacoeur...


Et sans laisser à Coriolan le temps de répondre, il entama à plein poumons une autre chanson de Brassens :

- Manquant à la pudeur la plus élémentaire
Dois-je pour les besoins de la cause publicitaire
Divulguer avec qui et dans quelle position
Je plonge dans le stupre et la fornication?
Si je publie des noms, combien de Pénélopes
Passeront illico pour de fieffées ...

— Halte-là, malheureux, ou tu vas faire tourner ma sauce ! s'écria Coriolan en récupérant sa guitare. Allez, hop, confisquée... Franchement, j'aurais préféré que tu me chantes Les Copains d'abord, eu égard à notre amitié. Apprends donc pour ta gouverne que je ne mens jamais sur mes intentions aux femmes que je rencontre. Mais est-ce ma faute si les femmes sont tellement vaniteuses qu'elles se persuadent être celles qui réussiront là où les autres ont échoué ?


— Franchement, Coriolan, je redoute le jour où tu tomberas sur une femme qui vengera toutes les autres...

— Ce jour n'est pas près d'arriver, crois-moi ! Ricana Coriolan, sûr de lui. Tu as oublié mon deuxième principe : prendre les femmes pour ce qu'elles ne sont pas et les laisser pour ce qu'elles sont ! *

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* Corio a en fait piqué cette phrase à S.Gainsbourg... mais chut...

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08

La sonnette stridente de l'entrée retentit au plus mauvais moment.


— Entre Azra, cria Coriolan depuis la cuisine. La porte est ouverte !

— Hum... ça sent drôlement bon, dis-moi, remarqua Azra avec gourmandise en le trouvant derrière les fourneaux. Qu'est-ce que tu nous concoctes de bon à manger ?

— Flans de crabe au curry et à la ciboulette... Et un feuilleté de viande au foie gras est en train de rôtir dans le four. Tu m'en diras des nouvelles... D'ailleurs, est-ce que tu peux ouvrir la bouteille de meursault pour l'aérer un peu ? Le temps que je finisse de délayer ma sauce ?

Azra se dirigeait vers le comptoir quand il avisa la guitare posée en équilibre précaire sur une des chaises.

— Tiens, tu t'es remis à la guitare ? Depuis quand ?

— Pas plus tard qu'hier soir, mon vieux. Eh oui, j'ai dû utiliser ma voix grave et envoutante pour séduire une jolie belette échouée par mégarde dans ma tanière...


Et comme Azra le regardait d'un air étonné, il précisa :

— En résumé, je lui ai joué la sérénade...

— Je vois ça... Elle devait être drôlement envoutante, ta voix, dis-moi, commenta son ami en décrochant du manche un soutien-gorge en dentelle qu'il agita sous le nez du maître de maison.

En riant, Coriolan le lui arracha des mains pour le cacher négligemment derrière les bocaux de pâtes.


Azra, de son côté, après s'être acquitté de sa tâche, attrapait la guitare, faisait courir ses doigts sur les cordes dont il tira quelques accords approximatifs. Pris d'une soudaine démangeaison de se moquer un peu de son ami, il entama une chanson de Brassens qu'il trouvait particulièrement de circonstance :

- Un bon petit diable à la fleur de l'âge
La jambe légère et l'œil polisson
Et la bouche pleine de joyeux ramages
Allait à la chasse aux papillons..

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04

Coriolan l'invita à entrer. Il s'installa en face de lui, alluma une cigarette et attendit patiemment, ne voulant pas le brusquer.


Le silence se prolongeait, seulement entrecoupé par les sanglots de son ami.

Enfin, celui-ci lui apprit d'une voix chevrotante la mort de Morgane.

Coriolan ne répondit rien – qu'aurait-il bien pu répondre à un ami qui ne s'était jamais remis de sa rupture avec la femme qu'il avait si passionnément aimée et qu'il continuait encore à aimer malgré la manière dont elle l'avait quitté ?

Il se leva, remplit à ras bord un verre de son meilleur cognac, qu'il lui mit d'autorité dans les mains.

Il ne connaissait pas meilleur remède pour ramener un agonisant à la vie. Apparemment anesthésié par l'eau-de-vie, Azra reprit ses confidences, raconta les circonstances qui l'avaient amené à reconnaître son corps à la morgue.

Coriolan l'écoutait en silence tout en se mordant la langue pour contenir le flot de paroles emplies de rancoeur qui se pressaient à ses lèvres. Azra avait besoin de son soutien, plus que jamais, mais il enrageait de constater que, même morte, Morgane avait encore le pouvoir de le faire souffrir.

Il ne put s'empêcher à un moment de se récrier, indigné :

— Ah non ! Pas de ça, Azra ! Elle ne revenait pas pour toi ! Elle ne t’a pas donné le moindre signe de vie depuis quatre ans, ta danseuse !


Mais Azra semblait vouloir se raccrocher à cet espoir insensé que Morgane ne l'avait pas oublié. Coriolan le laissa se bercer de douces illusions. Après tout, Morgane n'était plus là pour le contredire.

Il ne réagit pas davantage quand Azra commença à lui reprocher ses multiples conquêtes. Seul un léger sourire trahit son amusement : dans leurs moments de complicité, c'était presque devenu un rituel entre eux de se moquer de leur vision respective de l'amour mais aujourd’hui, il laisserait Azra avoir le dernier mot.

Il remplit à nouveau son verre. Encore. Et encore. Jusqu'au moment où son ami le laissa échapper au sol. Il s'approcha de lui, lui toucha l'épaule :

— Allez, viens ! Il est temps d'aller cuver ton vin... Aide-moi à te monter jusqu'à la chambre d'ami...


Coriolan tira sur ses mains pour le mettre debout, le maintint fermement contre lui mais Azra pesait comme un poids mort.

— Ouch... ma tête... pourquoi ça tangue ? Annônait le jeune professeur d'une voix empâtée. Chuis trop vieux pour ces conneries !

— Allez, un petit effort, mon vieux. Ou je ne vais pas réussir à te transporter jusqu'à l'étage... Ah là là... et dire que la nuit dernière je tenais une superbe rousse entre mes bras ! Je ne gagne vraiment pas au change !

Mais Azra ne répondit pas : il s'était affaissé contre lui en émettant un léger ronflement.

Coriolan le coucha doucement sur le canapé, le recouvrit d'un plaid et éteignit les lumières avant de quitter la pièce.

Il était temps pour lui aussi de reprendre des forces : demain, il aurait à affronter la dragonne qui lui servait d'éditeur et il n'était pas sûr d'en sortir vainqueur.

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03

Ayant définitivement perdu le fil de sa pensée, Coriolan se leva de son siège et dévala quatre à quatre les escaliers. Ulcéré, il ouvrit presque violemment la porte, prêt à aboyer sur l'importun quand il reconnut Azra. Azra dont les traits douloureux et les yeux brouillés de larmes criaient sa détresse.


Envahi par l'inquiétude, Coriolan s'écria :

— Que se passe-t-il Azra ? Il est arrivé quelque chose à ta sœur ?

Mais Azra, incapable de prononcer un mot, se contenta de secouer la tête de droite à gauche.

— A ta mère ?


Azra secoua à nouveau la tête, étouffant du mieux qu'il pouvait les sanglots qui menaçaient de crever.

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20 mai 2009

23 (par LindsayDole)

En sortant des toilettes, je suis allée voir Azra.

Le bruit des autres parvenait encore jusqu’à moi, mais tout n’était plus qu’un brouhaha incompréhensible qui me faisait tourner la tête. Je sais à présent que je n’y retournerai pas.

J’ai pris Azra dans mes bras.

- Je vais rentrer, il commence à se faire tard. Si tu as besoin je suis là. Appelle-moi. N’hésite pas.

- Merci. Je n’hésiterai pas. Cassie ?...

Aïe... La pause qu’il met après mon prénom ne me dit rien qui vaille...

- C’était quoi l’embrouille dans la cave ? Avec Coriolan...

- Ah ? Tu as entendu ?

Je baisse la tête. Je n’ai pas vraiment envie de répondre. Mais j’ai dû mal à trouver un prétexte pour m’échapper sur ce coup là.

 

- Ce... C’est compliqué...

Je ramasse mes dernières affaires avant de me tourner vers la sortie. Il n’insiste pas. Il a compris. Il n’aura pas de réponse ce soir.

- Tu es venue comment ?

J’étouffe un rire léger.

- Azra, c’est moi. A pied, voyons ! J’ai raté le bus, je me suis fait chouraver mon taxi par Lucia, et il y avait grève des métros. A pied, Azra.

- Cassie, il est tard ! Il n’y a plus de bus. Je t’appelle un taxi. Ce n’est pas raisonnable.

- Non, laisse.

Je le coupe dans son élan, au moment où il sort son téléphone portable.

- Je ne me sens pas très bien, un peu d’air frais me fera du bien.

Je ne lui laisse pas le temps de protester.

- Cici !!!

Je souris. Voilà un surnom qui semble ressurgir d'outre tombe.

- Cici, me lance Azra avec un sourire qui tend tout son visage, j’ai appris que je suis papa !

La nouvelle me porte un léger coup dans la poitrine. Morgane n'est pas tout à fait morte... Je retiens une larme quand je me précipite dans les bras de mon ami pour le serrer fort contre moi.

- Je t'appelle demain... Promis... Je viens te voir... Je viens vous voir...

- Nour, elle s'appelle Nour...

- Je viens vous voir, Nour et toi...

Je dépose rapidement un baiser sur sa joue avant de sortir dans le même mouvement sur le trottoir.


20 par LindsayDole

Il ne bouge pas. Je me sens un peu idiote avec ma main tendue. Il ne cille pas. Je me demande même l’espace d’un instant s’il respire encore. A ce point là ? Je te dégoûte à ce point là ?

Un soupir me fait comprendre qu’il est toujours vivant. Mea culpa. Quand il saisit ma main, je crois sur le moment que c’est pour accepter mon invitation.

 

Mais il m’attire près de lui avec fermeté pour saisir la seconde entre les siennes. Je sens ses pouces s’attarder sur mes doigts, juste avant cette petite pression qu’il m’adresse, comme pour me demander par le corps de me tenir immobile.

Suspendue à cet étonnant moment de grâce, j’obéis.

- Désolé, Cassie, me murmure-t-il avec cette voix chaude qui vibre en écho au fond de ma poitrine. Mais je n'ai pas envie de jouer à ça... Pas ce soir... Pas avec toi...

L’obscurité dissimule ma nudité. Il a beau me regarder, je sais qu’il n’a pas pu me déshabiller, pour une fois. A la seconde où je sens ses lèvres effleurer ma peau, je ne suis plus qu’un frisson. J’essaye de retirer mes mains avant qu’il ne s’en aperçoive, en même temps je suis si troublée que je ne suis pas certaine d’y avoir mis force et conviction. Il en a gardé une contre lui. La chaleur de son épaule glisse dans mes veines comme un désir inassouvi depuis trop d’années. Je suis prête à te pardonner. Je suis prête maintenant. Pour un mot, pour une tendresse, pour un sourire de toi.

Mais il lâche alors ma main.

Pas avec moi.

Les mots remontent soudain avec le froid qui regagne mon corps.

Il me tourne le dos.

Ca veut dire quoi : «  pas avec moi » ?

Evidemment, pas avec moi...

Tu as fait le charmeur avec toutes les filles aux funérailles pour obtenir leur numéro, mais pas avec moi... Tu as déployé des trésors de séduction avec les convives, mais pas avec moi... Tu as parlé à tout le monde, mais pas avec moi... Tu aurais dansé avec n’importe qui... Mais, pas avec moi...

- Il n'y a pas de mal, c'était juste une proposition, tu sais...

Je crois qu’il ne me reste plus que le Saint-Emilion à ce niveau là. L’humiliation est complète. J’attrape mon verre distraitement. Le tremblement de mes mains encore chaudes du baiser qu’il m’a donné manque de me faire déraper.

- Il reste du vin ?

J’entends juste le tintement du goulot de la bouteille heurter le bord de mon verre. J’entends son souffle silencieux me caresser le flanc. Je perçois sa présence. Je la perçois avec une force qui m’étreint jusqu’à m’écorcher.

- Merci, mon amour...

Qui a dit que l’humiliation était complète ? Non, mais je doute de mes capacités, moi... Maintenant elle est totale. Que dis-je, totale... Absolue, oui !

 

Serais-je capable de redevenir cette Cassandre là ? Avoir assez d’humour pour me sortir de ce lapsus qui vient de m’enliser si profond que je crains d’être perdue. Je bascule la tête en arrière avec un rire alcoolisé.

- In vino veritas.

Pourquoi nier ? Je prolonge mes mots par le geste. Un geste aussi acide que mon esprit. Tu l’as dis non, greluche ? Alors va au bout... Va au bout de tes aveux, à présent. Au point où tu en es, ma pauvre fille.

D’un mouvement sec, je brise mon verre par terre.

- Mazel tov, Cassandre, tu es vraiment la reine des connes !

J’ai abattu ma dernière carte. Je suis comme un animal abandonné. Je me dirige contre ce mur. Ce mur là. Ce mur où il n’y a personne. Ce mur qui n’est là que pour moi. Ce mur contre lequel je vais pouvoir m’écraser... Et me volatiliser... Enfin...

Sa voix me rappelle que je suis toujours là, hélas.

- Cassandre ? La porte est ouverte. Tu viens ? On remonte ?

16 par Lindsay Dole

C'est Azra qui me tire de cette rêverie solitaire au moment où l'émotion commençait à m'étrangler un peu trop fort. Alléluia !
Il me prend par les épaules, m'extrait de la cachette dans laquelle je me suis fourguée sans m'en rendre compte.
- Alors, Cassie, dis moi tout. Qu'est-ce que tu dessines en ce moment ?
Enfin quelqu'un qui me porte un minimum d'intérêt. A travers le sourire que je lui rends, je sens que c'est du miel qui coule dans mes veines.
- J'illustre une édition reliée cuir pour une adaptation des Mille et une Nuits...
Tiens, les yeux de Coriolan ! Ca faisait longtemps que... Bordel à queue ! C'est pas vrai ! Je n'ai pas fait ça ! Je n'ai pas fait CA !
CA me saute à la figure comme une évidence.
Vue la couleur écrevisse que vient de prendre subitement mes mains, je n'ai soudain plus aucun doute sur celle que peut avoir mon visage.
Et pauvre Azra qui a surement cru bon me secourir en ajoutant :
- Dis donc, j'espère que tu nous l'as faite sexy Schéhérazade !
Là , c'est la goutte d'eau (enfin celle que je n'ai plus, vu que toute l'eau s'est évaporée de mon corps avec ma brusque montée de fièvre).
De nouveau les yeux de Coriolan.
C'est fini. J'ai fondu. Il n'y a plus qu'une petite flaque de Cassandre sur le sol. Je suis sure que certains ici se feront un plaisir de passer la serpillère. Non seulement j'ai représenté Coriolan Galen en Schariar... En sublime Schariar... Mais...
- Je veux mourir.
Et je veux surtout disparaitre, loin, très loin... Maintenant. Tout de suite.
Azra parait un peu inquiet devant le subit tremblement de mes mains.
- Je vais aller fumer dehors, je crois.
- Tu n'avais pas arrêté, Cassie ?
- Si. Mais je pense qu'il devient urgent que je reprenne.
Je me dirige vers une porte. Au hasard. Les derniers mots que j'entends sont ceux d'Azra qui me crie :
- Cassie ! Pas par là ! C'est la cave !
La cave. Encore mieux. J'y serai bien rangée. Je n'y verrai plus personne. Je n'y manquerai à personne.

14 par Lindsay Dole

Finalement, il eut la décence de m'abandonner derrière mon infect tas d'immondices sans attendre que j'en émerge (surement avec des vieux poireaux coincés dans le ruban de mon chapeau de surcroit). Et nous pûmes donc atteindre l'appartement en toute quiétude avec Kaya.
Il nous suivit de près. J'avais tout juste eu le temps de proposer un thé à  ma jeune stagiaire Suédoise, qu'il sonna à la porte. Nigel. Le sublime, l'excitant, le fantasmagorique Nigel. Doux comme une guimauve. Tendre comme un chamallow. Bon, vous avez compris, nul doute qu'à  l'époque, et bien voilà ... J'aurais bien voulu que... Mais n'allons pas trop vite, nous n'y sommes pas encore.
J'ouvre donc la porte à Nigel, des frissons plein la peau et des sourires pleins la bouche. Je le connaissais depuis peu de temps, mais ça avait tout de suite bien accroché entre nous. Et on s'était rapidement liés. Comme il créchait aussi dans le bio, l'écologie et la vie saine, et qu'il était aussi Suédois, j'avais naïvement pensé qu'il pourrait m'assister dans mes éventuelles galères de traduction avec Kaya. Ouais, je suis très con des fois. En même temps, que voulez vous, c'est moi...
Parce qu'n plus d'être un plat de nouille, naïf et crétin, je suis aveugle.
J'ai effectivement remarqué que le courant passait plutôt bien entre Kaya et Nigel. Forcément, ils avaient certaines choses en commun, outre leur amour du bio et de l'écologie... La langue ça aide aussi... La culture, le pays. Bref toutes ces choses que je n'avais pas. Et donc ça plaisantait sec.
Après une bonne heure, passée en observation sur les lieux, je propose à Nigel d'aller déjeuner en tête à tête au troquet de ma jeunesse, à un long quart d'heure de marche. Kaya, quant à elle, nous quitte sur le seuil de l'immeuble pour retourner construire les plans au cabinet.
Le trajet fut parsemé d'embûches. Il fallut contourner plusieurs rues afin d'éviter Coriolan Galen qui décidément s'était mis en tête de rôder dans le coin (sérieux, il me suivait ou quoi ?).
Puis je me fis héler depuis le trottoir voisin par un couple que, sur le coup, je fus totalement incapable d'identifier. Un grand basané, et une jeune brune. De mon âge à peu près. C'est Nigel qui me surprit en les interpelant à son tour :
- Azra ! Morgane ! Mais qu'est-ce que vous faites par ici ?
Foutue mémoire. Je ne devrais jamais perdre les gens de vue pour ne pas les oublier.
Vous savez, cette solitude absolue que l'on ressent face à l'autre qui vous a reconnu et que vous ne remettez pas. J'étais comme ces personnages de manga. Avec des yeux ronds et une grosse goutte qui dégouline le long de la tempe.
Ouais. Ahah. Je devais ressembler... A peu près à ça... Hélas...
Après quelques tournures de politesse, nous échangeons nos adresses et nos numéros de téléphone en nous promettant de ne plus nous lâcher cette fois. Et que c'est juré, ils viendraient tous les deux à ma pendaison de crémaillère quand l'appartement serait terminé.
Et j'arrive enfin à mon tête à tête. Au troquet. Face à mon beau Suédois. Emoustillée comme une adolescente. Préparant déjà à  l'avance dans ma tête des milliers de scénarii tous plus romantiques les uns que les autres.
J'ai peut être une mémoire de merde, en revanche l'imagination, ça y va. Croyez-moi.
Il m'emmènerait là où nous nous sommes rencontrés. La première fois. En sortant du restaurant. Là , il m'avouerait qu'il n'a jamais oublié notre rencontre. Qu'il s'en rappelle les moindres détails (ouais ben quand on n'a pas de mémoire, on compte un peu sur celle des autres, vous moquez pas), ma coiffure, mes vêtements... Il me reprocherait aussi mon apparente légèreté qui donne l'impression souvent que je n'ai d'attache avec personne. Nulle part. Parce que ne dire que les qualités c'est pas romantique, c'est cliché. C'est nunuche. Et moi je ne veux pas de nunuche. Et il m'embrasserait devant un soleil couchant qui surplomberait la mer de son aura dorée... Ouais sauf que là c'est grave cliché... Et qu'en plus, y a même pas la mer dans le coin.
Ainsi donc perdue dans mes douces pensées sucrées, j'eus l'impression de me prendre le chariot de barbapapa en pleine face quand il me demanda, tout rougissant :
- Dis-moi, Cassie... Ca fait longtemps que tu connais Kaya ? Elle a quelqu'un ?
Il n'y eut pas que les mots qui se répétaient. La sensation d'avoir déjà vécu cette scène. Trop de fois. Les gestes aussi furent identiques. Je m'effondrai sur la table. Anéantie.
- Je veux mourir.

12 par Lindsay Dole

Je me dirige vers un coin de la salle. Au hasard. Tapisserie. Je vais faire tapisserie. Je manque bien sûr de me prendre le mur en surveillant Coriolan du coin de l'oeil le temps que dure mon déplacement.
C'est bon Cassandre, on arrête les frais... Tu t'es suffisamment faite remarquer pour aujourd'hui.
J'avoue que je ne l'aie aperçue qu'une fois installée contre le mur. Cette fille aux cheveux très courts et très rouges. Comme le hasard nous a voulues compagnes de mur, je lui souris. Doucement.
Ses lèvres se pincent. Lui aurais-je fait du tort dans une autre vie pour qu'elle m'assassine à ce point de ses prunelles noires ?
Aurais-je commis un irréparable impair en m'installant ici ? Peut-être était-ce son mur ? Je joue un instant avec les pointes de mes chaussures, histoire de me donner une contenance.
- Ne fais pas semblant. Ca m'énerve.
- Mais non, je ne t'avais pas vue... Vraiment... Excuse-moi.
Je pense qu'elle a dû voir que je plissais les yeux sous l'effort que je faisais pour tenter de la reconnaître. C'est terrible tous ces gens qui vous tutoient et à qui vous avez envie de répondre "vous". Elle perçoit le malaise.
- Je te perturbe parce que tu ne sais pas si on se connaît. Exact?
- J'avoue...
Soulagée. Maintenant peut être que je vais pouvoir avoir une vraie conversation.
- Et pour Morgane : il a fallu qu'on te rappelle qu'elle était ton amie ou tu as réussi à t'en souvenir toute seule?
Je crois que je vais me chercher un autre mur en fin de compte. Je lui adresse en passant le sourire le plus imbécile que je sais faire, le ton le plus naïf que je peux exprimer.
- Oh, tu sais, tu me connais... J'ai vu de la lumière, et je suis rentrée.
J'ignore son haussement d'épaules. Celui là -bas conviendra très bien, il n'y a encore personne dessus.
Et tandis que je me dirige vers mon nouveau mur, je tombe face au grand blond et sa compagne aussi blonde que lui (celle qui a un parachute à la place du ventre).
- Nous te cherchons depuis le début de la réception, Cassandre ! Me lance le garçon avec un sourire ultra brite colgate over sexy de la mort.
Un léger accent. Mais non. Je ne le remets toujours pas vraiment.
- C'est gentil. Ca me fait plaisir de vous voir aussi.
Eh oui ! L'art de faire croire qu'on se rappelle les choses qui nous dépassent. Des années d'expérience, les enfants ! Des années d'expérience... Cassie number one !
- Nous voulions te demander si tu serais d'accord pour que notre fille puisse avoir Cassandre en deuxième prénom.
Merde, mais je les connais à ce point là ? C'est la méga giga honte pour le coup...
- Je suis vraiment touchée. Mais mon prénom est peut être un peu lourd à porter...
- Pour ça qu'il ne serait que le second, appuie le jeune homme.
Vas-y enfonce moi. Enfin, au moins il est direct. Je libère un rire évasif. Sa compagne a la bonté de me révéler le fin mot de l'histoire :
- C'est pour te remercier.
- Me remercier ?
Non mais au secours ! Une bouée ! Je me noie ! Et flûte, je rêve ou Coriolan me regarde... Encore... A croire que je suis un sujet d'étude pour son prochain roman. C'est pas possible autrement.
- Oui, c'est quand même grâce à toi si Nigel et moi...
Je n'écoute pas la suite. Nigel... Nigel. Nigel ! NIGEL ! Ca y est ! J'y suis !

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