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07 juillet 2010

30



Enfin, Coriolan arrêta le moteur et demanda à sa compagne de garder les yeux fermés. Il l'aida à descendre de voiture, la guida de quelques pas.

— Voilà ! Tu peux ouvrir les yeux maintenant, lui souffla-t-il dans le dos.

Surprise, Cassie tourna sur elle-même en découvrant le café de leurs années étudiantes, puis le scruta attentivement, hésitant à comprendre.

Une expression grave s'était inscrite sur les traits de Coriolan qui lui expliqua, en réponse à sa question muette :

— Recommençons sur de nouvelles bases... si tu veux bien...

— Mais...Tu as dit que cet endroit était cher à ton coeur ? Que c'était là que tout a commencé ? Oh...


Elle lui avait tourné le dos pour parler et il en profita pour l'enlacer dans cette position. Finalement, lui parler sans voir son visage était plus facile. Aussi prit-il une grande inspiration avant de se lancer dans sa confession.

Il lui expliqua que, oui, cet endroit était cher à son coeur parce que c'était là qu'il l'avait vue pour la première fois et que chaque détail était resté gravé dans sa mémoire. Comment elle était habillée. Comment elle était coiffée. Comment elle se mouvait et comment elle riait aux éclats. Il lui raconta sa fascination face à son excentricité où perçait une pointe de désespoir. Son agacement de la voir n'accorder son intérêt qu'à Azra. Son envie brutale de l'arracher à ses bras pour lui crier qu'il existait et qu'il avait besoin de respirer sa joie de vivre, lui toujours si introverti et si maître de lui.

— Tu sais, continua-t-il d'une voix basse, je n'ai jamais éprouvé avant toi le désir d'approfondir une relation avec une femme. Je me le suis toujours défendu. Tu m'as demandé dans la cave si j'avais peur de toi. A cet instant, je peux te le dire : je n'ai plus peur... Enfin, cela ne dépend plus que de toi...

Et avant qu'elle ait pu lui répondre, il enchaîna rapidement :

— Mais je préfère te prévenir : j'ai un caractère de cochon, je déteste le désordre, je ne suis pas très romantique, j'ai une chatte qui partage ma vie et qui se montre d'une jalousie maladive, je...

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14



Il avait alors bloqué net la main qui s'était levée pour le frapper. Les yeux de Morgane s'étaient mis à briller et Coriolan avait cru y déceler des larmes. Mais il n'avait pas eu le temps de ressentir des remords car l'arrivée de Daphné avait provoqué une bienheureuse diversion.

Morgane s'était mordu les lèvres, comme sur le point de dire quelque chose mais s'était ravisée et avait laissé le couple en tête-à-tête.

Coriolan avait éprouvé un inexplicable malaise à cette fuite qui ne ressemblait guère aux manières sans détour de la jeune femme. Elle lui avait semblé cacher un secret, trop lourd pour elle, beaucoup trop lourd pour ne s'apparenter qu'à une lassitude de couple. Se pouvait-il qu'il se soit trompé sur ses intentions de rupture ? Sur ses motivations ? Refusant d'y penser davantage, il avait chassé Morgane de son esprit.


Pour l'heure, il n'avait ressenti que l'irrépressible besoin de goûter à la paix retrouvée. Et à un peu de chaleur. Il avait attiré à lui sa maîtresse qui le regardait d'un petit air contrit.

— J'espère que je ne vous ai pas dérangés ?

Coriolan n'avait pas répondu, se contentant de lui sourire, de glisser une mèche folle derrière son oreille, d'emprisonner délicatement son visage entre ses paumes.


— J'ai besoin d'un sourire doux et tendre...

Daphné s'était exécutée en lui offrant son plus ravissant sourire.

Il l'avait serrée dans ses bras et avait niché son visage dans ses cheveux, taraudé par l'envie de chasser ses invités pour se retrouver enfin seule avec elle. Une toute dernière fois.

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01



La feuille de papier, roulée en boule, alla rejoindre les autres sur le bureau, à côté du cendrier débordant de mégots.


Coriolan, à bout de nerfs, se frotta vigoureusement le visage à deux mains, comme pour laver son esprit de l'engourdissement qui l'avait envahi.

Cela faisait des heures qu'il s'acharnait à tenter d'écrire la première phrase du premier paragraphe du premier chapitre de son roman, mais il devait se rendre à l'évidence : l'inspiration l'avait bel et bien quitté. Au début, il ne s'en était pas inquiété, outrageusement confiant qu'il était dans les ressources de son imagination. D'ailleurs, pourquoi se forcer à écrire ? S'il se forçait, il écrirait mal; s'il écrivait mal, il s'énerverait; et s'il s'énervait, il écrirait plus mal encore. Mais les jours avaient succédé aux jours et les semaines aux semaines sans que la plus petite étincelle d'idée ne vienne le sortir de cette spirale angoissante ! La pression avait monté d'un cran quand Adèle Cormon, son éditrice, s'était mise à le harceler pour qu'il lui apporte enfin le premier jet de son manuscrit – ou tout du moins les dix premières pages – et le rendez-vous devait avoir lieu le lendemain sans faute.

Il rabaissa son regard vers le bureau.


Blanche. Sa feuille restait désespérément et immaculément blanche. Il allait bien devoir pourtant les remplir ces satanées dix pages... au risque de devenir à la longue aussi blanc que le papier lui-même.

Il avait lu quelque part que, dans l'Égypte ancienne, l'écriture était comparée à la procréation : le stylet qui pénétrait le bloc d'argile fécondait la pensée. Et il se demandait avec angoisse si son incapacité actuelle à accoucher ses idées n'était pas un formidable pied-de-nez à sa vie intime débridée, comme un retour à un juste équilibre : son appétence charnelle contre son impuissance créatrice !

« Foutaises ! Décida-t-il en reprenant son stylo. Écris. N'importe quoi mais écris ! »

Il n'avait pas aligné trois phrases que George, sa chatte bien-aimée, bondit sur le bureau pour s'allonger nonchalamment sur son brouillon, l'empêchant de continuer.


— Alors toi non plus, tu n'aimes pas ce que j'écris ? Se plaignit-il en la gratouillant entre les deux oreilles.

George lui répondit en ronronnant et en le fixant de ses larges prunelles pailletées d'or et d'agate. Coriolan plongea dans ce regard insondable comme s'il plongeait en lui-même. Il se laissa envahir par ces sensations de bien-être : la douce chaleur du pelage sous sa paume, les vibrations continues et profondes qui sourdaient du corps élastique. Des images tourbillonnèrent dans son esprit, se mélangèrent jusqu'à s'y dessiner de plus en plus clairement. Gagné par une excitation qu'il n'avait plus ressentie depuis longtemps, Coriolan déposa George sur ses genoux, alluma une cigarette et attrapa son stylo ; le félin émit un faible miaulement de protestation - décidément, les humains ne comprendraient jamais rien à la volupté de la paresse – et se mit à piétiner frénétiquement les cuisses de son maître avant de s'y rouler en boule.

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