20 mai 2009

[Bonus] In Memorian de LindsayDole

IN MEMORIAM

Ecrire une nouvelle collective demande pas mal de travail en amont... De partages... Et d’échanges ! C’est un travail lourd, certes, mais tellement excitant. J’ai éprouvé un plaisir fou à réaliser cette (ces) nouvelles avec les copines. Je dis « ces », même si je n’en ai écrit qu’une, car il y a malgré tout de mes textes, de mes répliques et de moi dans les nouvelles de toutes les autres.

Pour commencer cette série de bonus, je voulais partager avec vous les chansons que j’ai écoutées en boucle pendant certaines phases d’écriture et qui m’ont inspiré les moments les plus importants de la vie de Cassie :


A la fac

Chez l’éditrice de Coriolan

Lorsqu’elle fait se rencontrer (malgré elle) Nigel et Kaya

Dans la cave au moment des révélations entre Cassandre et Coriolan

Et bien sûr :



Le passage est d’ailleurs une réelle écriture collective vu que le dialogue a entièrement été construit à deux avec Parthénia. Elle a écrit toutes les répliques de Coriolan et j’ai donc rédigé celles de Cassandre. C’était très drôle à faire, car on ne savait pas du tout à l’avance comment l’autre allait réagir sur ce qui se disait et il y a eu une réelle part d’improvisation très amusante à faire dans cette scène. On était quasi dans le jeu de rôle lors de sa construction. On essayait de ne montrer que l’essentiel des émotions de nos personnages, ou uniquement ce que l’on voulait que l’autre voit de lui, pour pouvoir ensuite reprendre à notre sauce la scène à travers les yeux de chacun d’entre eux. Avec tout ce que cela peut impliquer d’interprétation, de pensées, de fantasmes et toutes les déformations classiques que l’on peut s’imaginer trouver dans la parole de l’autre.

Pour ce gros projet collectif j’ai réalisé 5 décors que j’ai partagé ensuite avec mes collègues pour que nous puissions être raccord niveau images dans nos histoires.

J’ai été chargée de créer le fameux café des parents de Vicky, la place et la rue alentour, que vous retrouverez dans bon nombre des autres nouvelles :

  

Sur ce même terrain pour des raisons pratiques j’ai également réalisé l’appartement de Cassandre en travaux qui nous sert principalement à zohus et moi-même


Parthénia a préféré que ce soit moi qui crée le décor de la cave et du bureau de l’éditrice, décors qui ne servent en effet qu’aux nouvelles de Cassandre et Coriolan et que j’ai donc construit sur un terrain à part.
Notez les petites annotations partout pour qu’on soit raccord sur les positions des personnages dans la pièce...

Voici donc un plan général du terrain




Un plan de l’entrée de la maison d’édition



Et quelques images de l’entrée elle-même




Quelques images du bureau d’Adèle




Même si j’ai crée seule ces décors (forcément), j’ai suivi les indications et instructions de Parthénia qui avait une idée assez précise de l’ensemble, surtout depuis que je lui avais envoyé la simsette destinée à tenir le rôle de l’éditrice. Elle m’avait demandé un bureau en bordel (d’où les annotations bordel et plus de bordel) et moi je voyais bien un ensemble qui sente la vieille fille et le vieux cigare.

Voilà donc le résultat du mélange.

Et enfin donc la cave de la salle des fêtes :


 

Un détail amusant à noter, nous avons été jusqu’à partager des images ! En effet, l’image où Azra surprend la fin du dialogue dans la cave a été réalisée par moi-même. Nous avons trouvé amusant avec Koelia de la réutiliser en jouant sur les flous pour exprimer les deux points de vue différents. Ainsi vous avez Azra net en premier plan dans la nouvelle de Koelia, et le flou sur Cassandre et Coriolan (C&C comme nous nous amusions à les appeler entre nous). Azra assiste donc à la fin de la scène, mais passe très rapidement, et ne reconnait que les deux voix. Et C&C nets / Azra flou dans la mienne. C&C sont tellement dans leur truc, qu’ils ne voient pas passer Azra et n’entendent rien. D’ailleurs Coriolan remarque par hasard que la porte est ouverte, mais n’a aucune idée du comment cela s’est produit....

Pour terminer cette liste de bonus de la nouvelle de Cassandre, dont vous retrouverez certains éléments dans celles des copines en général, et de Coriolan en particulier, je vous offre en téléchargement, l’éditrice de Coriolan Galen.
Simsette créée par moi-même et baptisée Adèle Cormon par Parthénia (ouais le travail de groupe a été jusque là !!!). Elle nous a tellement faite rire toutes les deux quand on l’a échangée que je me suis dit que ça serait sympa qu’elle vous fasse rire aussi dans votre jeu !

Télécharger Adèle




24 (par LindsayDole)

Cela doit faire une vingtaine de minutes que je marche maintenant. Seule. Eclairée faiblement par la ligne de lampadaires qui se dresse le long de la rue. Une voiture ralentit à ma hauteur.

 

Méfiante, à l’idée qu’il puisse s’agir éventuellement d’un pervers, qui tenterait de me violer et de m’enlever, pour me découper en rondelles bien tailladées au fond d’une vieille baraque désaffectée, je fais mine d’ignorer le véhicule dans un premier temps. C’est sa voix qui me fait me retourner.

- Cassandre !

La Mercedes s’arrête en même temps que mes pas. Mon cœur n’est plus qu’un étau. La douleur en est si délicieuse que je ne peux m’empêcher de sourire en me retournant. Et mon sourire doit être particulièrement radieux vu celui que me renvoie Coriolan depuis la voiture.

- Monte, Cassandre. Je te raccompagne.

- Cassie...

Je le corrige en ouvrant la portière.

Je finissais de m’installer en m’excusant pitoyablement à travers des explications houleuses injustifiables où je tentais de m’exprimer lamentablement sur le fait que j’avais cru qu’il était un pervers vicieux qui voulait me séquestrer... Que j’étais pas si fière que ça, toute seule, en pleine nuit, dans la rue, à plus d’une heure de marche de chez moi... Que... Il presse l’un des boutons de son autoradio pour faire taire mes bredouillements incompréhensibles. Merci à lui !

Les premières notes me scotchent direct au fond de mon siège. Les yeux écarquillés, bouche bée.

Il me lance ce petit regard en biais. Cynique et incroyablement irrésistible.

- Je crois savoir que tu aimes cette chanson, Cassie...

 

J’éclate de rire. Franchement. Sans retenue. Il me regarde. Lui aussi se met à rire.

C’est là, je crois que je lui ai dit.

- Tu es beau quand tu souris.

Il a démarré la voiture et j’ai alors commencé à chanter « les cactus » au rythme de la musique qui nous emportait.

 

23 (par LindsayDole)

En sortant des toilettes, je suis allée voir Azra.

Le bruit des autres parvenait encore jusqu’à moi, mais tout n’était plus qu’un brouhaha incompréhensible qui me faisait tourner la tête. Je sais à présent que je n’y retournerai pas.

J’ai pris Azra dans mes bras.

- Je vais rentrer, il commence à se faire tard. Si tu as besoin je suis là. Appelle-moi. N’hésite pas.

- Merci. Je n’hésiterai pas. Cassie ?...

Aïe... La pause qu’il met après mon prénom ne me dit rien qui vaille...

- C’était quoi l’embrouille dans la cave ? Avec Coriolan...

- Ah ? Tu as entendu ?

Je baisse la tête. Je n’ai pas vraiment envie de répondre. Mais j’ai dû mal à trouver un prétexte pour m’échapper sur ce coup là.

 

- Ce... C’est compliqué...

Je ramasse mes dernières affaires avant de me tourner vers la sortie. Il n’insiste pas. Il a compris. Il n’aura pas de réponse ce soir.

- Tu es venue comment ?

J’étouffe un rire léger.

- Azra, c’est moi. A pied, voyons ! J’ai raté le bus, je me suis fait chouraver mon taxi par Lucia, et il y avait grève des métros. A pied, Azra.

- Cassie, il est tard ! Il n’y a plus de bus. Je t’appelle un taxi. Ce n’est pas raisonnable.

- Non, laisse.

Je le coupe dans son élan, au moment où il sort son téléphone portable.

- Je ne me sens pas très bien, un peu d’air frais me fera du bien.

Je ne lui laisse pas le temps de protester.

- Cici !!!

Je souris. Voilà un surnom qui semble ressurgir d'outre tombe.

- Cici, me lance Azra avec un sourire qui tend tout son visage, j’ai appris que je suis papa !

La nouvelle me porte un léger coup dans la poitrine. Morgane n'est pas tout à fait morte... Je retiens une larme quand je me précipite dans les bras de mon ami pour le serrer fort contre moi.

- Je t'appelle demain... Promis... Je viens te voir... Je viens vous voir...

- Nour, elle s'appelle Nour...

- Je viens vous voir, Nour et toi...

Je dépose rapidement un baiser sur sa joue avant de sortir dans le même mouvement sur le trottoir.


22 (par LindsayDole)

Je fais mine de ne pas avoir remarqué qu’il s’est approché de quelques pas. Dans mon dos. Pour garder le fil de ce que j’ai à dire. Je ne dois pas me laisser troubler. Je dois aller au bout. C’est trop tard maintenant. Quitte à m’écraser désormais contre ce mur, que je le fasse moi-même. Que j’achève cette destruction par mes propres moyens.

- C’est depuis qu’il est parti que j’ai peu à peu commencé à perdre la mémoire des choses et des gens. C’est une protection. Oublier me permet de croire que je vais aussi l’oublier. Lui. Que j’arriverai à vivre le reste de ma vie sans jamais avoir la réponse à cette foutue question que je traine comme un poids depuis dix-sept ans. Pourquoi ?

 

Il n’y a que de la souffrance dans le fait de s’attacher aux gens. On les perd. On est malheureux. Alors non, je ne m’attache pas. Je prends, comme ça vient. Et je passe à autre chose. Je tire un trait sur le passé. Et il n’y a rien quand je me retourne. J’avance toujours les talons au dessus d’un gouffre béant. Prête à tomber. Et j’évite autant que possible de me retourner.

- Tu te rappelles pourtant de Morgane et d’Azra, puisque tu es là aujourd’hui.

Il a posé sa main sur mon épaule. Sans cérémonie. Sans se forcer. Très légèrement. Comme on dépose une plume ou un baiser innocent. Ce contact inattendu produit sur moi un effet bénéfique. Incapable encore d’affronter son regard, je sens un fluide se répandre dans tout mon corps. Il m’apaise. Et sa main me rassure à travers la légère pression qu’il donne à ses doigts.

 

Alors j’ai achevé ma confession.

Je suis calmée, je peux donc en venir aux aveux.

- Uniquement parce que tu es dans ces souvenirs là. Uniquement parce que tu es là, Coriolan. Ma mémoire n’est construite qu’au travers des souvenirs que j’ai de toi. Et si je me rappelle des personnes autour c’est parce que tu apparais à un moment au milieu de cette foule anonyme qui m’habite en permanence.

Il a retiré sa main. Il a certainement eu peur. Moi aussi j’aurais eu peur. Il doit me prendre pour une folle. Une malade. Et c’est surement ce dont j’ai eu l’air toute ma vie à ses yeux.

Cruel destin de Cassandre : voir la vérité et n’être jamais crue. Lucia avait raison. Le seul homme que je reconnaitrais toujours sera l’homme de ma vie. Et j’admets enfin que Coriolan Galen était le seul homme que je n’avais jamais cessé de reconnaitre. J’admets enfin la possibilité que je puisse en être amoureuse. Depuis douze ans. Je finirais par briser la malédiction. Je finirais par me croire moi-même. Il ne me reste plus qu’à le mettre en mots, pour affirmer enfin l’existence de cette vérité que j’accepte doucement.

- Tu es le seul que je suis capable de reconnaitre, Coriolan. Je t’ai toujours reconnu. Partout. En n’importe quel lieu, en n’importe quelle circonstance. Même si c’était fugitivement de l’autre côté d’un trottoir. Mais Cassandre est destinée à la solitude, et il a fallu que tu me détestes.

- Je ne te déteste pas.

J’avais fini. Je me suis retournée. J’ai eu le courage de relever la tête et d’affronter son visage. Il me parait plus doux, moins froid que d’habitude. Presque tendre dans son regard. Et quand il essuya la larme que je n’avais pas sentie rouler sur ma joue, j’ai cru voir un sourire se dessiner brièvement sur ses lèvres. Pas de l’espèce qu’il donnait aux autres, pas de ceux légers ou mondains dont il avait gratifié l’assemblée aujourd’hui. Non, un sourire d’une autre nature. Un sourire qui me fit entrevoir l’espace d’un instant la cicatrice profonde d’une blessure. Un sourire qui me disait « je te comprends ».

 

J’aurais voulu que sa main s’attarde éternellement sur ma peau. Mais le geste resta aussi fugace que son sourire. Et quand il la laissa retomber le long de son corps, je me retrouvais une fois de plus à la case départ.

- Je vais aller me rafraîchir un peu.

- D’accord. Je te retrouve à l’intérieur.

21 (par LindsayDole)

Je n’ai pas le courage de me retourner. Ni de le regarder.

Je reste collée à ce mur, comme on s’accroche à une porte de sortie, sans pouvoir fuir.

 

- Excuse-moi.

- T’excuser de quoi ? Ce n’est pas de ta faute si ça a tourné comme ça.

- Pour ce qu’a dit ma cousine. Tout à l’heure.

- Ah ! ca...

Je peux choisir l’humiliation. Ne plus jamais le regarder. Le croiser. Lui parler... Lui, le seul que je suis capable d’identifier en tous lieux, toutes circonstances, quelque soit le nombre d’années qui séparent nos diverses rencontres. Soit je ferme définitivement la porte au seul lien qui raccorde ma sinistre mémoire à la vie. Soit je relève la tête. Et j’assume. Enfin.

Le silence me guide doucement dans mon choix.

Je relèverai la tête.

- C’est vrai.

- Tu n’es pas obligée d’en parler. Je n’ai rien demandé.

- Ce qu’elle a dit c’est vrai.

J’insiste parce que je ne le laisserai plus m’arrêter. Je ne veux plus m’arrêter. Il faut à la fin qu’il sache. Il me semble même qu’il est le seul vraiment digne de le savoir parmi tous ceux que j’ai côtoyé aujourd’hui. Le seul digne, puisque le seul qui ne fait pas partie de cette malédiction.

Alors j’ai commencé, par le début. Pour qu’il comprenne. Pour me permettre aussi d’analyser plus froidement la situation et enfin me forcer à avouer ce que je fuyais depuis douze ans.

- Je n’ai pas de mémoire. Je croise des visages, des gens. Je les oublie. J’oublie tout. Il y a quelque chose en moi qui se reformate. Systématiquement. Et je dois constamment repartir de zéro. Excuse-moi si je te tourne le dos, mais c’est plus facile pour moi de te raconter ça sans voir ton visage.

- Ce n’est pas grave.

- Merci. Quand j’avais treize ans, un soir, je suis allée embrasser mon père. Il était dans le canapé. Avec ses charentaises aux pieds, sa pipe, son journal. Il regardait la télé, et sa traditionnelle tisane fumait encore posée sur la table basse. Devant lui. Comme tous les soirs. Un soir normal.

Je m’interromps un instant pour ravaler un sanglot que je sentais monter depuis quelques minutes. Il est hors de question que je me mette à pleurer devant lui. Hors de question que je ne puisse lui raconter cette histoire. Maintenant que j’étais décidée personne ne pourrait m’interrompre et surtout pas moi-même. Je refuse à mon corps le droit de me trahir.

- Pardon. Je ne l’ai jamais raconté à personne. Tu es le premier. Même ceux qui, comme Azra ou Lucia, sont au courant pour ma mémoire ne savent pas pourquoi. Promets-moi de garder ça pour toi.

- Je te le promets.

- Je me suis penchée au-dessus de mon père pour déposer un baiser sur son front. Il m’a souri. Il m’a juste dit : «  bonne nuit ma chérie », j’ai répondu « à demain papa ».

 

Je me rappelle qu’il m’a renvoyé un baiser soufflé. Je m’en rappelle parce que ce n’était pas un geste qu’il faisait dans ce rituel ordinaire. Il m’a simplement lancé un « à demain », lui aussi. Du bout des lèvres. Mais il n’y a pas eu de lendemain. Quand je me suis réveillée, il était parti. Il avait emmené ses affaires, ses objets, ses valises, tout ce qui pouvait laisser encore une trace de ce qu’il avait été ici. Comment ? Comment peut-on déménager quasiment la moitié d’une maison en une nuit ? Sans faire de bruit ? Sans alerter personne ? Comme ça, après avoir embrassé sa fille et lui avoir souhaité bonne nuit sur le ton le plus commun du monde. Comme si ce soir ressemblait aux précédents... Comme si ce soir serait identique aux suivants... Sans un mot. Une explication. Juste un rituel de coucher. Un « Bonne nuit » ou un « à demain ma chérie »..

20 par LindsayDole

Il ne bouge pas. Je me sens un peu idiote avec ma main tendue. Il ne cille pas. Je me demande même l’espace d’un instant s’il respire encore. A ce point là ? Je te dégoûte à ce point là ?

Un soupir me fait comprendre qu’il est toujours vivant. Mea culpa. Quand il saisit ma main, je crois sur le moment que c’est pour accepter mon invitation.

 

Mais il m’attire près de lui avec fermeté pour saisir la seconde entre les siennes. Je sens ses pouces s’attarder sur mes doigts, juste avant cette petite pression qu’il m’adresse, comme pour me demander par le corps de me tenir immobile.

Suspendue à cet étonnant moment de grâce, j’obéis.

- Désolé, Cassie, me murmure-t-il avec cette voix chaude qui vibre en écho au fond de ma poitrine. Mais je n'ai pas envie de jouer à ça... Pas ce soir... Pas avec toi...

L’obscurité dissimule ma nudité. Il a beau me regarder, je sais qu’il n’a pas pu me déshabiller, pour une fois. A la seconde où je sens ses lèvres effleurer ma peau, je ne suis plus qu’un frisson. J’essaye de retirer mes mains avant qu’il ne s’en aperçoive, en même temps je suis si troublée que je ne suis pas certaine d’y avoir mis force et conviction. Il en a gardé une contre lui. La chaleur de son épaule glisse dans mes veines comme un désir inassouvi depuis trop d’années. Je suis prête à te pardonner. Je suis prête maintenant. Pour un mot, pour une tendresse, pour un sourire de toi.

Mais il lâche alors ma main.

Pas avec moi.

Les mots remontent soudain avec le froid qui regagne mon corps.

Il me tourne le dos.

Ca veut dire quoi : «  pas avec moi » ?

Evidemment, pas avec moi...

Tu as fait le charmeur avec toutes les filles aux funérailles pour obtenir leur numéro, mais pas avec moi... Tu as déployé des trésors de séduction avec les convives, mais pas avec moi... Tu as parlé à tout le monde, mais pas avec moi... Tu aurais dansé avec n’importe qui... Mais, pas avec moi...

- Il n'y a pas de mal, c'était juste une proposition, tu sais...

Je crois qu’il ne me reste plus que le Saint-Emilion à ce niveau là. L’humiliation est complète. J’attrape mon verre distraitement. Le tremblement de mes mains encore chaudes du baiser qu’il m’a donné manque de me faire déraper.

- Il reste du vin ?

J’entends juste le tintement du goulot de la bouteille heurter le bord de mon verre. J’entends son souffle silencieux me caresser le flanc. Je perçois sa présence. Je la perçois avec une force qui m’étreint jusqu’à m’écorcher.

- Merci, mon amour...

Qui a dit que l’humiliation était complète ? Non, mais je doute de mes capacités, moi... Maintenant elle est totale. Que dis-je, totale... Absolue, oui !

 

Serais-je capable de redevenir cette Cassandre là ? Avoir assez d’humour pour me sortir de ce lapsus qui vient de m’enliser si profond que je crains d’être perdue. Je bascule la tête en arrière avec un rire alcoolisé.

- In vino veritas.

Pourquoi nier ? Je prolonge mes mots par le geste. Un geste aussi acide que mon esprit. Tu l’as dis non, greluche ? Alors va au bout... Va au bout de tes aveux, à présent. Au point où tu en es, ma pauvre fille.

D’un mouvement sec, je brise mon verre par terre.

- Mazel tov, Cassandre, tu es vraiment la reine des connes !

J’ai abattu ma dernière carte. Je suis comme un animal abandonné. Je me dirige contre ce mur. Ce mur là. Ce mur où il n’y a personne. Ce mur qui n’est là que pour moi. Ce mur contre lequel je vais pouvoir m’écraser... Et me volatiliser... Enfin...

Sa voix me rappelle que je suis toujours là, hélas.

- Cassandre ? La porte est ouverte. Tu viens ? On remonte ?

19 par LindsayDole

Je suis horriblement vexée soudain de penser m’être trompée en me livrant ainsi.

La bouteille reste dans sa main. Le verre dans la mienne. Immobiles tous les deux.

- Non, vraiment ? Tu me trouves orgueilleux ? Quelle fine et profonde analyse de mon caractère ! persifle-t-il. Je ne sais pas si je dois me sentir flatté que l'on me compare à un personnage aussi noble et ardent... Ce qu'il ne peut changer dans sa nature, vous le mettez à son compte comme un vice ; vous ne l'accuserez pas du moins de cupidité ? - Et quand je ne le pourrais pas, je ne serais pas stérile en accusations : il a tant de défauts que je me fatiguerais à les énumérer. Coriolan, Acte I, scène I ! Alors prends garde, Cassandre : je suis cent fois pire que le Coriolan de Shakespeare !

Il s’est approché si près que, s’il y avait un tantinet moins de mépris dans ses yeux, j’aurais été persuadée qu’il voulait m’embrasser.

 

Lui aussi d’ailleurs se rend compte de l’ambigüité de la situation. Il recule brusquement. Je le sens troublé. Gêné.

Il n’a pas compris.

- Je me permets juste de rectifier un détail : je n'ai jamais entretenu de rapports fusionnels avec ma mère comme ton héros romain...

Je suis déçue. Un peu peut être.

Mais j’ai senti une faille. Sa main est un peu moins sure que tout à l’heure quand il remplit enfin mon verre.

- Deuxième petit détail : je ne t'ai jamais attribué des lectures qui n'étaient pas les tiennes... Ceci étant dit, à ta santé !

Ne joue pas au cynique avec moi. Je risque bien te surprendre. Il se pourrait même que tu perdes...

Un rire s’échappe de mes lèvres quand j’entends son verre choquer une nouvelle fois le mien.

- Sérieux ? Tu t'es senti visé ? Mais je parlais de moi, gros béta ! C'est bien à moi que s'adressait ta question ?...

J’avoue que c’est agaçant. J’avoue que je l’ai sûrement fortement agacé en me retournant comme ça. Pour vérifier que personne d’autre n’était entré par inadvertance dans la pièce. Es-tu certain de ne plus vouloir me voir jouer de rôle ?

- Parce que oui, puisqu'il faut donc te répondre sans détour, mon cher Caïus Marcius, JE joue un rôle par orgueil ! JE m'impose une certaine conduite avec une aveugle constance. Et JE loupe toutes les opportunités qui me sont offertes.

Es-tu certain de vouloir voir véritablement qui je suis ?

- Par quel étrange phénomène as-tu pensé que je parlais de toi ? Est-ce parce que tu ne peux supposer une seule seconde que la pièce qui porte ton nom puisse faire référence à un autre que toi ? Une femme qui plus est. Est-ce parce qu'il est trop difficile de croire que je puisse avoir un semblant de lucidité sur moi-même ?

A mon tour j’approche mon visage contre le sien. A le toucher. Sauf que je ne crains pas de prolonger le contact. Je sais parfaitement ce que je fais et comment je le fais. Je m’enivre du parfum de sa peau. De ses cheveux. Je susurre à son oreille.

 

- Il semble que nous ne soyons pas si différents l'un et l'autre. Je n'ai pas peur de toi. Et toi, as-tu peur de moi ?

Mes lèvres frôlent sa joue. Je le vois frémir. Je ne sais pas combien de temps dura le silence qui suivit. En même temps, il ne me parut pas si lourd. Je savais qu’à cet instant précis mon regard exprimait autre chose. Quelque chose qu’il était le seul à avoir vu. J’aurais donné n’importe quoi pour savoir ce qu’il pensait. De moi.

C’est moi qui abrège ce calme étrange.

Je retrouve l’autre Cassandre. Il n’y a qu’elle qui puisse dénouer l’atmosphère alourdie de celle que je suis. La seule qui ait suffisamment de légèreté pour faire croire que ce qui vient de se passer n’a aucune importance.

- J'aurais mieux fait de coucher avec Apollon ! A ta santé.

Azra est également de mon côté. J’entends quelques notes de musique percer la porte, les murs et inonder la cave. Voilà l’occasion de gommer maintenant tout ce qui a été dit.

- Azra avait dit qu'il la passerait ! Elle va tellement bien à Morgane !

Voilà l’occasion de lui faire oublier qui je suis...

- Fly me to the moon

And let me play among the stars

Let me see what spring is like

On Jupiter and Mars

In other words, hold my hand

Je tente le coup. Est-il prêt lui aussi à oublier ? Je suis le conseil de Sinatra et je lui offre ma main au rythme des paroles et de la mélodie.

18 par LindsayDole

En versant le vin, je vois qu'il ne me quitte pas des yeux. La pénombre masque heureusement le rouge qui vient de s'imprimer sur mes joues. Après m'avoir brutalisée, voilà maintenant qu'il recommence à me déshabiller. Tu es un mystère pour moi, Coriolan Galen. Un grand, un puissant (et surement quelque part, un fascinant) mystère.
- Eh bien, à quoi boirons-nous aujourd'hui ?
La douceur de sa question me déstabilise. Je sens que je vais bafouiller. Déjà que je suis de la même couleur que le vin, si j'essaye de trouver une réponse normale il va tout de suite remarquer mon trouble. Alors j'utilise ma traditionnelle technique. Raconter n'importe quoi. En détournant son attention, il ne verra pas à quel point le sang pulse dans mes veines. Il n'entendra pas à quel point mon coeur s'est mis à battre...
- Au fait qu'on soit enfermés tous les deux ici ? Non attends, à mon arrivée stupide qui m'a collé la honte, à l'enterrement... A la fois où je me suis retrouvée derrière les poubelles avec des poireaux dans le chapeau ? Celle où je t'ai fichu hors de toi parce que j'ai supposé qu'Olympe était un homme ? A la superbe remarque de ma cousine dans l'assemblée, qu'elle aurait pu bramer encore plus fort histoire que ta famille entende aussi à l'autre bout de la ville ?... NON ! Je sais ! Au fait que je n'ai pas hurlé cette imbécile de phrase en te voyant tout à l'heure... ou...
Je suis calmée. Débiter des âneries me calme. OK, ça ne me fait pas paraitre formidablement intelligente aux yeux des autres. En même temps ça m'est égal. J'ai appris depuis longtemps à vivre avec... Même si son regard n'a pas la même valeur sur moi que celui des autres justement.
Je sens que, cette fois, la mayonnaise ne prend pas.
Et au lieu de me détendre, me voilà plus mal à l'aise encore. Juste parce que c'est lui. Et parce que c'est comme ça.
Je tourne la tête. Vaincue.
- Ahah, c'est pas très drôle, non plus... J'ai un peu l'art de me rendre ridicule, désolée.
Je lui tends mon verre. Sans le regarder. Pour trinquer. Et si, pour une fois, j'arr^êtais de jouer ?
- Tu as écrit récemment ? Te sens pas obligé de me répondre hein, c'est histoire de faire la conversation... Je viens de dire des trucs tellement crétins que j'essaye de passer à autre chose. Et vu qu'on ne sait pas combien de temps on en a à être ici tous les deux, ça serait sympa de ta part de faire semblant de croire que tu as oublié ce que j'ai dit...
- Tu n'as pas à être désolée... Tu as décidé de pousser ton art à son paroxysme et cette constance force quelque part l'admiration. Et puis, tu ne devrais pas te soucier autant du regard des autres. Tu sais, les autres ne nous voient jamais comme nous sommes réellement... Alors, seul l'avis des personnes qui nous sont chères devrait nous importer, tu ne crois pas ?
L'avis des personnes qui nous sont chères... Sérieux, le seul qui m'intéresse est celui qui m'a fuie jadis. Et aujourd'hui, le seul qui semble m'importer est décidément celui qui ne cherche qu'à  me fuir... Encore...
- Et pour répondre à ta question : non, je n'ai rien écrit depuis des semaines... Manque d'inspiration sans doute... Pour t'avouer, je suis las de cette mascarade... Prendre le pseudonyme d'Olympe de Courge m'a amusé un temps... Longtemps même... Mais maintenant il me pèse ! Comme une armure qui ne serait plus à ma taille... N'as-tu jamais eu ce sentiment d'être prisonnière d'un rôle ?
Quand je vous dis que je suis nue devant lui... Vous me croyez maintenant ?
Un dilemme s'offre à moi. Ou je récupère le masque que j'ai laissé tomber il y a quelques secondes, ou je montre qui je suis.
L'obscurité alentour me protège. Il ne se rappellera pas des expressions de mon vrai visage. Il est même fort probable qu'il prenne mes allégations pour de la divagation. Et ça me ferait tellement de bien une fois, rien qu'une fois, montrer qui je suis, autrement que par un dessin lancé par défi. A quelqu'un... Je soupire avant de m'élancer.
- Enfin un qui va un peu plus loin que les apparences. Je me fous du regard des autres. Je le détourne et le ridiculise. Je les occupe avec ce qu'ils pensent savoir de moi. Ainsi personne ne cherche à aller plus loin. Personne ne va gratter la peinture pour voir ce qu'il s'y cache en dessous. Ce sale vieux palimpseste jauni que j'ai repassé tant de fois. Mais oui, Caius Marcius, il m'arrive d'être lasse. Très lasse même.
Les reflets irisés du vin que je fais tournoyer m'hypnotisent légèrement.
Cela fait des années que j'attends le moment de citer ce passage qui me caractérise si bien. En même temps, personne d'autre que lui ne pourra mieux le comprendre étant donné l'écrit d'où il est tiré.
- Est-ce de l'orgueil, ce défaut qui afflige ceux que leur bonne fortune tire du sort quotidien ? Est-ce une erreur de jugement qui l'a rendu incapable d'exploiter les opportunités dont il était le seigneur ? Ou bien est-ce dans sa nature de garder toujours une seule et même conduite. Il y a de tout cela en lui.
Je me sens libre. J'ai avoué à  un autre une part profonde de ce que je suis en réalité. Sans masque et sans fard. C'est presque un soulagement. Un curieux soulagement. Parce que c'est avec lui que j'ai choisi de le faire. Je sais que le regard que je lui jette n’a rien à voir avec ce que l’on a pu voir de moi jusqu'alors. Je sais à quel point il peut être empreint de cynisme et d'amertume. Je l'ai si souvent affronté dans ma solitude. Mais je m'arrête là . Au-delà , la porte est encore close. Je ne le laisserai pas aller plus loin. Pour l'instant.
Son air ébahi me fait éclater de rire. Sérieux, il devait surement s'imaginer que je ne pouvais pas sortir de l'Ile au trésor, ou du Club des Cinq niveau citation. Après tout il me l'avait bien fait comprendre, en son temps, que je n'étais qu'une pauvre petite illustratrice pour enfants.
- William Shakespeare, Coriolan, acte IV, scène VII ! Eh oui cette petite sotte de Cassandre a lu autre chose que Oui-Oui au pays des jouets ! Surprenant non ? Sers-m'en un autre.

17 par Lindsay Dole

Les marches sont brinquebalantes et difficiles à  descendre. Saleté d'échasses. Qui, à part moi, peut avoir l'idée de mettre des bottes pareilles ?
Il fait particulièrement sombre, en même temps je n'éprouve pas l'envie d'allumer la lumière. L'obscurité me camoufle et c'est tout ce dont j'ai besoin.
Il n'a quasiment pas fait de bruit en descendant. Ou j'étais tellement perdue dans mes pensées que je ne l'ai pas entendu. Ce qui est aussi tout à fait possible.
Quand il a commencé à déplacer des chaises, je crois que j'ai sursauté.
- Mais qu'est-ce que tu fais là ? Toute seule, dans le noir.
- Je... Je... Je...
Je suis pitoyable. Même pas fichue de formuler une phrase grammaticalement correcte.
- Tu as besoin d'aide, Coriolan ?
J'écrase rapidement le mégot qui commence à me brûler les doigts, avant d'empoigner une des chaises pliantes qu'il tient contre lui.
- Ca va aller. Je ne te dérange pas plus longtemps.
Sérieux, qu'est ce que je lui ai fait à la fin pour récolter autant de froideur ? Autant les autres, je ne me rappelle pas de tout, donc je me suis peut être mal comportée. Mais lui ! Lui, je me rappelle de tout. Et s'il y a bien une chose dont je suis certaine c'est que je ne lui ai jamais rien fait.
Je ne dois pas lui revenir.
C'est comme ça.
Au placard Schariar, tu ne seras jamais sa Schéhérazade.
Fantasmes idiots.
Tant pis pour lui, parce qu'en même temps s'il y a une chose que je sais faire, c'est bien raconter des histoires !
- Tu ne savais pas que j'étais là , et il n'y a rien à déranger.
J'insiste en soulevant la chaise que j'ai saisie.
C'est là que la porte a claqué.
Son air surpris m'arrache un sourire. Mais en remontant ouvrir la porte, je ne sais plus si j'ai envie de rire.
Il n'y a pas de poignée.
Formidable. J'ai décidément tellement de chance...
Allez, essayons de prendre la chose avec philosophie.
- Je crois qu'on est enfermés.
Il se précipite à son tour dans les escaliers constater par lui même que je ne l'ai pas embobiné avec une mauvaise plaisanterie.
Je pense que je suis définitivement idiote. Définitivement parce que j'aurais peut être dû me rendre compte qu'il prenait la chose avec moins d'humour. Je n'aurais jamais dû dire ce :
- Et tu veux savoir le plus drôle ? Mon portable est dans mon sac à main... Dehors ! Tu peux prévenir quelqu'un ?
Sa réponse est sèche et ne se fait pas attendre.
- Parmi mes innombrables dons, la télépathie n'en fait pas partie... Sinon, crois bien que je m'en serais déjà servi pour appeler à l'aide !
Ben pardon de croire que, comme tous les mecs, tu te balades avec son portable et tes clopes dans une poche ! En même temps ça aurait pu passer (j'ai l'habitude qu'on me parle avec brutalité, même si j'ai du mal à encaisser le « Ã l'aide », je ne suis pas le Minotaure tout de même)... Mais quand il m'a poussée d'un geste presque brusque pour vérifier si la poignée n'était pas tombée, là , j'ai commencé à  me sentir vraiment mal.
Non seulement il prenait la situation très au sérieux... Mais en plus, c'était, semble-t-il, une véritable torture de devoir la subir avec moi.
Seule, Cassandre. Tu es toute seule.
Génial. Il va me couper la tête. Comme toutes les autres.
Je me laisse glisser sur une chaise, un peu sur le côté. En riant nerveusement. Je n'aurais pas dû non plus. La poussière que j'ai soulevée en me laissant aller à ce mouvement me fait tousser.
- Ouais, conclus-je pour moi-même, c'est pas drôle...
Une forme attire mon regard dans l'ombre. Peut-être pas si seule en fin de compte... Mon sourire s'adoucit soudain, et je n'ai cure de la chaise qui se renverse avec fracas lorsque je me lève d'un bond pour empoigner cette bouteille qui m'appelle avec insistance.
- Château Cheval Blanc 1978... Au moins nous ne serons pas en mauvaise compagnie le temps que l'on se rende compte de notre disparition... Tiens la bouteille... Je vois si je trouve des verres...
Je lui colle d'autorité dans les bras. L'ivresse lui fera surement oublier que ce n'est que moi. Ne mésestimons pas le pouvoir du vin. Il se peut même qu'on en vienne à parler... Peut-être...
- Excellent choix...
Ce murmure est quasi imperceptible, mais il agrandit le sourire que je m'efforce d'afficher sur mon visage. Il trouve que c'est une bonne idée. Un point de gagné. Toujours ça de pris...
Pendant que je tâtonne dans le noir entre les caisses et des choses (je préfère même pas savoir ce que c'est) à la recherche de verres dignes de ce nom, je l'entends soudain s'exclamer.
- Abomination de la désolation !
En sursautant, mon épaule heurte un carton qui émet alors un fin bruit de verres s'entrechoquant. Et tandis que je le vois fouiller une étagère, je récupère victorieusement deux coupes dans la caisse que je viens de dénicher.
Le face à face est simultané, lui m'agite sous le nez le tire-bouchon qu'il a trouvé...
- Le dieu Bacchus est avec nous ! C'est la seule arme que je supporte...
Moi, lui présentant mes deux verres en offrande...

16 par Lindsay Dole

C'est Azra qui me tire de cette rêverie solitaire au moment où l'émotion commençait à m'étrangler un peu trop fort. Alléluia !
Il me prend par les épaules, m'extrait de la cachette dans laquelle je me suis fourguée sans m'en rendre compte.
- Alors, Cassie, dis moi tout. Qu'est-ce que tu dessines en ce moment ?
Enfin quelqu'un qui me porte un minimum d'intérêt. A travers le sourire que je lui rends, je sens que c'est du miel qui coule dans mes veines.
- J'illustre une édition reliée cuir pour une adaptation des Mille et une Nuits...
Tiens, les yeux de Coriolan ! Ca faisait longtemps que... Bordel à queue ! C'est pas vrai ! Je n'ai pas fait ça ! Je n'ai pas fait CA !
CA me saute à la figure comme une évidence.
Vue la couleur écrevisse que vient de prendre subitement mes mains, je n'ai soudain plus aucun doute sur celle que peut avoir mon visage.
Et pauvre Azra qui a surement cru bon me secourir en ajoutant :
- Dis donc, j'espère que tu nous l'as faite sexy Schéhérazade !
Là , c'est la goutte d'eau (enfin celle que je n'ai plus, vu que toute l'eau s'est évaporée de mon corps avec ma brusque montée de fièvre).
De nouveau les yeux de Coriolan.
C'est fini. J'ai fondu. Il n'y a plus qu'une petite flaque de Cassandre sur le sol. Je suis sure que certains ici se feront un plaisir de passer la serpillère. Non seulement j'ai représenté Coriolan Galen en Schariar... En sublime Schariar... Mais...
- Je veux mourir.
Et je veux surtout disparaitre, loin, très loin... Maintenant. Tout de suite.
Azra parait un peu inquiet devant le subit tremblement de mes mains.
- Je vais aller fumer dehors, je crois.
- Tu n'avais pas arrêté, Cassie ?
- Si. Mais je pense qu'il devient urgent que je reprenne.
Je me dirige vers une porte. Au hasard. Les derniers mots que j'entends sont ceux d'Azra qui me crie :
- Cassie ! Pas par là ! C'est la cave !
La cave. Encore mieux. J'y serai bien rangée. Je n'y verrai plus personne. Je n'y manquerai à personne.

15 par Lindsay Dole

C'est plus que du courage qu'il me fallut pour affronter la fin de cet entretien que j'avais jusque là attendu et langui comme le messie. J'étais presque soulagée en le quittant, en ce début d'après midi. Mes pensées n'étaient soudain plus du tout orientées vers des soleils couchants ou des océans fictifs sur lesquels s'échangeaient des baisers romantiques... Non, elles étaient plutôt dirigées cordes, calibre de revolver, hauteur de défenestration, ce qui fit que je ne le vis pas aussi vite que d'habitude. Et quand je redescendis sur terre, j'étais plus face à lui que jamais.
Deuxième fois de la journée. Exceptionnel. Surement pour ça que je m'en rappelle.
- Bordel à queue...
Ca, ça sortit assez fort.... « de dieux orgiaques en rut » resta en revanche coincé quelque part entre mon cerveau et ma gorge. Ravalé par une déglutition nerveuse et maladroite.
C'était un peu trop tard, mais j'ai quand même tenté la fuite. Il fallait évidemment que je me ridiculise une fois de plus. Sinon l'histoire ne serait pas drôle. Je me tordis donc lamentablement la cheville en sautant sur le trottoir et si je ne tombai pas, ce fut grâce à son bras qui me retint juste avant le décollage de mon vol plané.
Là , il fallait bien sûr que je dise un mot. Rouge. Violette. Non. Pourpre était sans doute la couleur qui me caractérisait le mieux en cet instant.
- Merci, murmurai-je du bout des lèvres, sans oser vraiment le regarder.
- Pas de mal, répondit-il d'une voix neutre et calme.
Quand je relevai la tête pour adresser à Coriolan un bref sourire (quand même c'était la moindre des politesses), je réalisai soudain qu'une femme se tenait à ses côtés. Il était accompagné.
Il n'était pas seul. Et cette vision eut sur moi un effet totalement inattendu. J'éprouvai brusquement une jalousie, une haine à l'égard de cette créature qui ne m'avait rien fait avec une puissance inexpliquée. Je lui aurais volontiers arraché les yeux sur place et lacéré le visage de mes ongles manucurés. Quitte à me les briser sur son visage de poupée. Cette sensation me comprima si bien la poitrine que je trouvai tout juste la force de me dégager de son étreinte et de partir en courant.
Sans me retourner.
Je suis maudite.

14 par Lindsay Dole

Finalement, il eut la décence de m'abandonner derrière mon infect tas d'immondices sans attendre que j'en émerge (surement avec des vieux poireaux coincés dans le ruban de mon chapeau de surcroit). Et nous pûmes donc atteindre l'appartement en toute quiétude avec Kaya.
Il nous suivit de près. J'avais tout juste eu le temps de proposer un thé à  ma jeune stagiaire Suédoise, qu'il sonna à la porte. Nigel. Le sublime, l'excitant, le fantasmagorique Nigel. Doux comme une guimauve. Tendre comme un chamallow. Bon, vous avez compris, nul doute qu'à  l'époque, et bien voilà ... J'aurais bien voulu que... Mais n'allons pas trop vite, nous n'y sommes pas encore.
J'ouvre donc la porte à Nigel, des frissons plein la peau et des sourires pleins la bouche. Je le connaissais depuis peu de temps, mais ça avait tout de suite bien accroché entre nous. Et on s'était rapidement liés. Comme il créchait aussi dans le bio, l'écologie et la vie saine, et qu'il était aussi Suédois, j'avais naïvement pensé qu'il pourrait m'assister dans mes éventuelles galères de traduction avec Kaya. Ouais, je suis très con des fois. En même temps, que voulez vous, c'est moi...
Parce qu'n plus d'être un plat de nouille, naïf et crétin, je suis aveugle.
J'ai effectivement remarqué que le courant passait plutôt bien entre Kaya et Nigel. Forcément, ils avaient certaines choses en commun, outre leur amour du bio et de l'écologie... La langue ça aide aussi... La culture, le pays. Bref toutes ces choses que je n'avais pas. Et donc ça plaisantait sec.
Après une bonne heure, passée en observation sur les lieux, je propose à Nigel d'aller déjeuner en tête à tête au troquet de ma jeunesse, à un long quart d'heure de marche. Kaya, quant à elle, nous quitte sur le seuil de l'immeuble pour retourner construire les plans au cabinet.
Le trajet fut parsemé d'embûches. Il fallut contourner plusieurs rues afin d'éviter Coriolan Galen qui décidément s'était mis en tête de rôder dans le coin (sérieux, il me suivait ou quoi ?).
Puis je me fis héler depuis le trottoir voisin par un couple que, sur le coup, je fus totalement incapable d'identifier. Un grand basané, et une jeune brune. De mon âge à peu près. C'est Nigel qui me surprit en les interpelant à son tour :
- Azra ! Morgane ! Mais qu'est-ce que vous faites par ici ?
Foutue mémoire. Je ne devrais jamais perdre les gens de vue pour ne pas les oublier.
Vous savez, cette solitude absolue que l'on ressent face à l'autre qui vous a reconnu et que vous ne remettez pas. J'étais comme ces personnages de manga. Avec des yeux ronds et une grosse goutte qui dégouline le long de la tempe.
Ouais. Ahah. Je devais ressembler... A peu près à ça... Hélas...
Après quelques tournures de politesse, nous échangeons nos adresses et nos numéros de téléphone en nous promettant de ne plus nous lâcher cette fois. Et que c'est juré, ils viendraient tous les deux à ma pendaison de crémaillère quand l'appartement serait terminé.
Et j'arrive enfin à mon tête à tête. Au troquet. Face à mon beau Suédois. Emoustillée comme une adolescente. Préparant déjà à  l'avance dans ma tête des milliers de scénarii tous plus romantiques les uns que les autres.
J'ai peut être une mémoire de merde, en revanche l'imagination, ça y va. Croyez-moi.
Il m'emmènerait là où nous nous sommes rencontrés. La première fois. En sortant du restaurant. Là , il m'avouerait qu'il n'a jamais oublié notre rencontre. Qu'il s'en rappelle les moindres détails (ouais ben quand on n'a pas de mémoire, on compte un peu sur celle des autres, vous moquez pas), ma coiffure, mes vêtements... Il me reprocherait aussi mon apparente légèreté qui donne l'impression souvent que je n'ai d'attache avec personne. Nulle part. Parce que ne dire que les qualités c'est pas romantique, c'est cliché. C'est nunuche. Et moi je ne veux pas de nunuche. Et il m'embrasserait devant un soleil couchant qui surplomberait la mer de son aura dorée... Ouais sauf que là c'est grave cliché... Et qu'en plus, y a même pas la mer dans le coin.
Ainsi donc perdue dans mes douces pensées sucrées, j'eus l'impression de me prendre le chariot de barbapapa en pleine face quand il me demanda, tout rougissant :
- Dis-moi, Cassie... Ca fait longtemps que tu connais Kaya ? Elle a quelqu'un ?
Il n'y eut pas que les mots qui se répétaient. La sensation d'avoir déjà vécu cette scène. Trop de fois. Les gestes aussi furent identiques. Je m'effondrai sur la table. Anéantie.
- Je veux mourir.

13 par LindsayDole

Je venais d'acquérir ce sublime appartement dans un quartier populaire en plein essor. C'était un vieux logement, que le temps et l'amour de ses prédécesseurs avait élimé, mais dont le charme était encore préservé. Enfermé dans chacune des fibres qui le constituait, même s'il fallait tout refaire.
Tout.
Du sol au plafond.
Il se dégageait de l'endroit un cachet inimitable et je savais que j'avais trouvé mon chez moi. Pour un bon bout de temps.
Il se trouva que le roman d'Olympe dont j'avais croqué la couverture fut son plus grand best seller. Traduit en vingt-cinq langues. Vendu en plusieurs millions d'exemplaires dans le monde. Et si, il est évident que Coriolan avait dû en retirer un certain avantage financier en tant qu'auteur, il se trouva, qu'en tant qu'illustratrice, je pus sortir subitement de l'ombre. Il n'en fallut pas plus pour que les contrats commencent à pleuvoir et j'avais fini par me lier à une maison d'édition pour enfants assez réputée qui m'assurait un revenu confortable et régulier.
J'avais donc pu m'offrir cet appartement. Ce superbe appartement. Mon premier appartement.
Et j'ai donc voulu faire les choses bien. Afin d'harmoniser les zones, et d'y faire régner les ambiances positives qui me tenaient tant à coeur, je m'étais adressée à un architecte d'intérieur du quartier. Pour y concevoir le cocon Feng Shui dont je rêvais.
C'est là que j'ai rencontré Kaya. Cette petite Suédoise discrète et douce, blonde s'il en est et dans la mesure où les Suédoises le sont, qui vivait en France depuis peu et exerçait dans le cabinet au travers d'un stage sous payé. Elle était comme moi : adepte de produits bio, de vie saine et équilibrée et nous avions assez vite sympathisé.
C'est donc tout à fait naturellement que j'avais sollicité son aide pour construire les plans de mon intérieur (en lui promettant une rémunération décente, compte tenu du travail qu'elle aurait à fournir).
Le hic étant bien sûr qu'elle parlait fort peu le français. Le hic étant que je parlais fort mal l'anglais. Et qu'entre le Mandarin, le Français, le Suédois et l'Anglais, nous allions très vite nous retrouver dans une délicate situation d'incommunicabilité.
Je me rappelle que j'emmenais Kaya visiter l'appartement pour la première fois lorsque nous l'avons croisé. Il était sur le même trottoir que nous. A quelques mètres.
Sentant mon sang monter subitement en pression, j'ai crié comme une bigote apercevant le diable au milieu de la rue :
- Bordel à queue de dieux orgiaques en rut ! Coriolan Galen !
Ce n'est plus très clair dans mon esprit, mais il me semble que je me suis précipitée derrière un tas d'ordures. Sur le côté.
Et le reste est plus confus encore. Au milieu des battements effrénés de mon coeur qui cherchait un moyen de s'extirper de ma poitrine, je crus l'entendre s'arrêter au niveau de Kaya. En même temps, si sa vision à rayons X pouvait percer mes vêtements, elle ne percerait pas le tas de poubelles qui me protégeait tel un mur malodorant.
Mais je pense qu'il devait entendre mon coeur. Ce n'est pas possible autrement. Il faut dire qu'il faisait un de ces boucans le bougre. Sérieux, je le sais que j'ai toujours eu beaucoup de chance... Et que j'avais surtout été si discrète dans mon empressement à l’éviter.
En tout état de cause, il s'adressa à Kaya :
- Excusez-moi, vous n'étiez pas avec quelqu'un, il y a une minute à peine ?
Je supposai qu'elle lui avait répondu par un geste puisque je ne me souviens pas avoir entendu sa voix.
Mais le pire ! Le pire du pire ! L'horreur absolue, fut lorsque je l'entendis jeter par-dessus les poubelles avec ce ton sardonique qui le caractérise si bien :
- Bonjour, Cassandre !
Je crois que je l'ai encore dit à ce moment là . En même temps, il y a deux choses que je dis toujours en présence de Coriolan Galen : « bordel à queue de dieux orgiaques en rut » et « je veux mourir ». Etant données les situations ridicules dans lesquelles je me plonge systématiquement lorsque je le croise. Comme j'avais déjà hurlé la première (nul doute que c'était d'ailleurs arrivé jusqu'à  lui, vue la puissance et la passion que j'avais mises dans mes cordes vocales), il ne me restait plus qu'à  prononcer la seconde :
- Je veux mourir...

12 par Lindsay Dole

Je me dirige vers un coin de la salle. Au hasard. Tapisserie. Je vais faire tapisserie. Je manque bien sûr de me prendre le mur en surveillant Coriolan du coin de l'oeil le temps que dure mon déplacement.
C'est bon Cassandre, on arrête les frais... Tu t'es suffisamment faite remarquer pour aujourd'hui.
J'avoue que je ne l'aie aperçue qu'une fois installée contre le mur. Cette fille aux cheveux très courts et très rouges. Comme le hasard nous a voulues compagnes de mur, je lui souris. Doucement.
Ses lèvres se pincent. Lui aurais-je fait du tort dans une autre vie pour qu'elle m'assassine à ce point de ses prunelles noires ?
Aurais-je commis un irréparable impair en m'installant ici ? Peut-être était-ce son mur ? Je joue un instant avec les pointes de mes chaussures, histoire de me donner une contenance.
- Ne fais pas semblant. Ca m'énerve.
- Mais non, je ne t'avais pas vue... Vraiment... Excuse-moi.
Je pense qu'elle a dû voir que je plissais les yeux sous l'effort que je faisais pour tenter de la reconnaître. C'est terrible tous ces gens qui vous tutoient et à qui vous avez envie de répondre "vous". Elle perçoit le malaise.
- Je te perturbe parce que tu ne sais pas si on se connaît. Exact?
- J'avoue...
Soulagée. Maintenant peut être que je vais pouvoir avoir une vraie conversation.
- Et pour Morgane : il a fallu qu'on te rappelle qu'elle était ton amie ou tu as réussi à t'en souvenir toute seule?
Je crois que je vais me chercher un autre mur en fin de compte. Je lui adresse en passant le sourire le plus imbécile que je sais faire, le ton le plus naïf que je peux exprimer.
- Oh, tu sais, tu me connais... J'ai vu de la lumière, et je suis rentrée.
J'ignore son haussement d'épaules. Celui là -bas conviendra très bien, il n'y a encore personne dessus.
Et tandis que je me dirige vers mon nouveau mur, je tombe face au grand blond et sa compagne aussi blonde que lui (celle qui a un parachute à la place du ventre).
- Nous te cherchons depuis le début de la réception, Cassandre ! Me lance le garçon avec un sourire ultra brite colgate over sexy de la mort.
Un léger accent. Mais non. Je ne le remets toujours pas vraiment.
- C'est gentil. Ca me fait plaisir de vous voir aussi.
Eh oui ! L'art de faire croire qu'on se rappelle les choses qui nous dépassent. Des années d'expérience, les enfants ! Des années d'expérience... Cassie number one !
- Nous voulions te demander si tu serais d'accord pour que notre fille puisse avoir Cassandre en deuxième prénom.
Merde, mais je les connais à ce point là ? C'est la méga giga honte pour le coup...
- Je suis vraiment touchée. Mais mon prénom est peut être un peu lourd à porter...
- Pour ça qu'il ne serait que le second, appuie le jeune homme.
Vas-y enfonce moi. Enfin, au moins il est direct. Je libère un rire évasif. Sa compagne a la bonté de me révéler le fin mot de l'histoire :
- C'est pour te remercier.
- Me remercier ?
Non mais au secours ! Une bouée ! Je me noie ! Et flûte, je rêve ou Coriolan me regarde... Encore... A croire que je suis un sujet d'étude pour son prochain roman. C'est pas possible autrement.
- Oui, c'est quand même grâce à toi si Nigel et moi...
Je n'écoute pas la suite. Nigel... Nigel. Nigel ! NIGEL ! Ca y est ! J'y suis !

11 par Lindsay Dole

La salle qu'Azra avait louée n'était pas très grande. Morgane était pourtant une jeune femme sociable qui savait attirer le monde autour d'elle. Quels changements se sont produits dans sa vie pour créer un tel vide ?
De petits groupes se forment entre les tables. Attirés par les liens et les souvenirs communs qui les unissent... Ou au contraire guidés par une absence totale de lien qui va leur permettre d'en nouer de nouveaux.
J'ai lâché Coriolan.
Je ne vais pas lui imposer ma présence. Il est évident que ma compagnie ne l'intéresse pas le moins du monde.
Je suis déjà suffisamment dans l'embarras de par mon retard, inutile d'entrainer les autres avec moi dans le malaise.
J'entreprends donc un tour des groupes de convives (tout en scrutant ceux où s'ntègre Coriolan, afin d'éviter la bévue de me retrouver dans le même que lui)
Zut ! Il a vu que je le regardais...
En reculant, je percute la table où se servait une jeune femme.
- Eh bien Cassandre ? Tu ne sais plus où tu vas ?
Je tique légèrement en détaillant les traits de son visage.
Bordel à queue !... Mais c'est la fille qui m'a chouravé mon taxi tout à l'eure ! Je savais bien que je la connaissais !
Je plisse les yeux sous l'effort continu que cherche à faire ma mémoire.
Elle me sourit de cet air affable qui me fait comprendre qu'elle est au courant.
- Lucia Bianchi... Ta cousine...
Et là , je vous vois tous morts de rire... Même sa famille ! Elle est incapable de reconnaître les membres de sa propre famille...
Ben ouais.
Voilà . On ne peut pas dire non plus que Lucia et moi étions très proches. D'abord elle est de la famille de mon père. C'est peut être un détail pour vous, mais pour moi je vous assure que c'est une raison amplement suffisante qui explique que je n'ai pas à me rappeler d'elle. Ensuite, la dernière fois que je l'ai croisée je devais avoir quoi ? Quatorze ans ? Mes problèmes de mémoire commençaient tout juste à cette époque. Donc vous conviendrez aussi que seize années se sont écoulées entre temps, et que Lucia ne ressemble plus aujourd'hui à la petite fille de sept ans que j'avais connue alors.
D'ailleurs elle ne semble pas choquée par le fait que je ne la reconnaisse pas, elle. En même temps, un point pour elle ! Elle m'a reconnue sans hésitation. Elle est drôlement physionomiste !
- Tu connaissais Azra ou Morgane, Cassandre ?
- Les deux. Mais ce sont bien les seuls ici !
J'étouffe un rire pour détendre un peu l'atmosphère.
- Ah bon ? Pourtant tu avais l'air de connaître aussi le grand gars aux cheveux longs là bas.
Rah ! Elle m'oblige à regarder Coriolan au moment où évidemment une fois de plus nos yeux se croisent.
Je murmure. Je suis à peine audible. Trop tard, je suis persuadée qu'il m'a vue.
- Oui mais disons qu'avec lui c'est un peu particulier... A chaque fois que je le vois je...
- Tu le reconnais ?
- Mais pourquoi tu parles aussi fort, oui... Je le reconnais... Enfin j'essaye de t'expliquer que...
Et là je ne sais pas ce qu'il lui a pris, mais Lucia s'est mise à hurler. Sérieux, je pense qu'il y en a peut être en Papouasie inférieure qui n'ont pas dû entendre... A l'extrême rigueur...
- Tiens ! Tu ne m'avais pas dit un jour que le seul homme que tu reconnaitrais n'importe où et n'importe quand serait l'homme de ta vie ?
Je crois finalement qu'il y a parfois du bon à oublier certaines choses...
J'ai tellement chaud que j'ai l'impression que de la fumée traverse mes vêtements. Je n'ose pas me retourner. Je n'ose pas, mais en même temps... Je le fais ! Bingo ! J'aurais dû le parier. Il me regarde. Il me regarde si profondément que je ne pourrais plus me cacher nulle part.

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